vendredi 22 février 2008

Le Maître de Plieux

samedi 31 mars 2007


Raid éclair en terre camusienne



À l'occasion de la sortie (4 avril, si ma mémoire est bonne), des deux volumes du Journal de Travers, de Renaud Camus, j'inaugure un nouveau libellé, sous lequel je compte regrouper mes impressions de lecture, au fil de ces 1600 pages ( ah ! il ne s'est pas déplacé pour rien, le seigneur de Plieux...), sauf si les réflexions qui me viennent sont particulièrement consternantes (" comme si ça t'avait gêné jusqu'à présent ! ", psalmodie le choeur des Innombrables).

Dès demain, vous aurez droit au compte-rendu (sauf gueule de bois majeure) de la présentation de l'ouvrage faite par l'auteur lui-même, d'ici une couple d'heures, dans un haut-lieu de la vie parisienne que la DGSE m'a demandé de garder secret, afin d'éviter tout débordement d'enthousiasme incontrôlable.

En guise de hors-d'oeuvre, de zakouski (« z'accouse qui ? », se demandait déjà Émile Zola, trahi par son origine transalpine), voici le récit de ma première rencontre avec Renaud Camus, en son antre et ailleurs.



Tout a commencé par une nuit bleue et froide de décembre, alors que je venais de faire l'objet d'un tir croisé de sottise crasse, dans la salle du rewriting, où vous êtes désormais accoutumés de me retrouver. Légèrement abasourdi par ces pleins baquets de stupidités déversés sur la pauvre tête, qu'est-ce qui me poussa à adresser un mail à Renaud Camus, dans le seul but de pleurnicher sur son épaule ? Allez savoir.

Toujours est-il que, cinq minutes plus tard - alors que je n'en attendais évidemment aucune - je recevais une réponse. Dans laquelle, en substance, le châtelain de Plieux me faisait savoir que mes soucis, auprès des siens, relevaient de la pure félicité, qu'il avait violemment à se plaindre des personnes chargées de lui installer un nouveau système de chauffage, onéreux mais susceptible de faire repasser la température de la salle des vents légèrement au-dessus de zéro sur l'échelle de Celsius.

Réponse compatissante de ma part, re-réponse de la sienne, le ton vire à l'humour, dérape dans le burlesque, nous fait passer le temps à tous les deux, lui là-bas, moi ici (cha-bada-bada...). Pour finir, Renaud Camus m'adresse un ultime mail intitulé En direct de la ferme, qui se trouve être la page de son journal du jour (que j'ai gardée précieusement depuis, vous pensez bien : je compte me faire un blé noir, avec ce truc, pour quand je serai vieux).

Là-dessus, l'écrivain en bâtiment rentre dans sa Normandie.

Une heure et deux pastis plus tard, une idée point dans mon cerveau en légère surchauffe. Je m'installe ici même, devant le clavier, et expédie un nouveau mail en direction de la Lomagne, dans lequel je prie Renaud Camus d'être, avec M. Pierre, notre invité à dîner, à L'Irremplaçable et moi, le samedi suivant, en l'hôtel de Bastard. Assortissant l'invitation d'un trait d'esprit piteusement approximatif, du style : " Si notre compagnie n'a rien de bien exaltant, vous aurez toujours passé deux heures au chaud " - voyez le niveau.

Prenant connaissance de ce message un peu plus tard, la Petite Frisée Gracieuse s'inquiète quelque peu :

- Tu as vraiment l'intention de faire 1600 km aller-retour, pour un dîner ?

Moi, très mâle-qui-domine-la-situation :

- Voyons, ne sois pas sotte, ma pauvre fille (j'aime bien ce petit ton condescendant, je l'utilise parfois) : n'importe qui ayant lu le Journal de Renaud Camus sait très bien qu'il a horreur des invitations à dîner, surtout venant de gens qu'il ne connaît pas ! Il va trouver une excuse polie pour décliner et on n'en parlera plus...

Le lendemain matin, dans ma boîte mail, un message de Renaud Camus, disant en substance : mais avec grand plaisir, cher ami ! Suit une invitation à venir prendre l'apéritif à Plieux sur les coups de sept heures et demie.

Bon. On étais mardi, le dîner était prévu pour le samedi. Après ça, ont suivi pour l'Irremplaçable et moi (mais surtout moi) quatre jours de torture mentale sans précédent - et j'espère sans postérité non plus.

Le soir-même, on a commencé, elle et moi, à traquer les "c'est vrai que" et les "c'est h'évident" qui empuantissaient notre langage quotidien. Courageuse mais pas téméraire, l'Irremplaçable a déclaré tout net que, n'étant pas assez cultivée ni intelligente (ben tiens !), elle ne dirait pas un mot de toute la soirée, et que ce serait à moi de me débrouiller. Moyennant quoi, j'ai passé un bon tiers des quatre nuits qui ont suivi à faire la liste des sujets de conversation possibles, en cas de "blanc". Et, même, à commencer à les tenir, ces conversations, faisant à la fois Renaud Camus et moi, étudiant les relances, prévoyant les réponses : l'horreur à l'état pur.

Comme si ces tourments spirituels n'étaient pas suffisants, sont venus s'y greffer de petits tracas matériels. Nous venions d'avoir la chienne Bergotte (trois mois à l'époque), quelques semaines plus tôt. Comme il lui manquait un certain vaccin nouvellement inventé, il était hors de question de la laisser au chenil avec Swann. Nous devions donc partir pour le Gers, et bivouaquer à l'hôtel de Bastard, avec nos deux chiens, dont l'un qui, vu son âge, avait une très nette tendance à faire ses besoins à l'endroit où il se trouvait quand l'envie l'en prenait.

Néanmoins, l'aventure était fort excitante.

Comme je tenais absolument à voir le château de Plieux de jour, nous décollons du Plessis-Hébert le samedi matin, aux environs de cinq heures. Les huit cents kilomètres se font gentiment, avec arrêt toutes les heures pour les chiens. L'Irremplaçable et moi nous partageons les tâches : je conduis, elle rattrape le sommeil que nous avons en retard.

Nous découvrons Plieux vers trois heures de l'après-midi, et je fais remarquer à l'Irremplaçable que le château est à l'image de l'homme qui l'habite : dressé d'orgueil mais sans une once de vanité. Cette pensée sublime me vaut un long regard admiratif de celle qui a la chance inouïe de m'avoir pour mari.

Ensuite, nous filons vers Lectoure, afin de poser nos bagages (et nos chiens) dans la chambre qui nous est réservée. Petit tour de la ville, qui doit être charmante lorsque ses habitants n'accrochent pas de gros Père Noël rouge fluo à tous les balcons, et qu'il n'y a pas les micros beuglants de la quinzaine commerciale.

À mesure que le temps passe, la tension monte...

Retour à l'hôtel de Bastard, douche, change. Je ne pousse tout de même pas l'obédience aux principes camusiens jusqu'à mettre une cravate (c'est mon côté rebelle irréductible). Et nous voilà repartis pour Plieux - les chiens toujours à l'arrière. Naturellement, ma peur d'être en retard fait que nous arrivons un quart d'heure trop tôt, et ces quinze minutes passées à attendre dans la voiture, sur la petite place du village, qu'il veuille bien être sept heures et demie, resteront comme le plus long quart d'heure de mon existence.

Enfin, d'une main ferme, j'empoigne la chaîne, tire dessus, la cloche retentit, les dés sont jetés. Un pas dans l'escalier, la porte de bois s'ouvre...

C'est M. Pierre, souriant, d'emblée charmant. Nous nous présentons. Comme chaque fois que je suis censé enregistrer un nouveau nom, je l'oublie instantanément (d'où le "M. Pierre" que j'emploie depuis...). Nous le suivons dans l'escalier, découvrons la première salle, dans laquelle, finalement, nous sommes rejoints par le maître de céans.

Renaud Camus nous invite à passer dans son bureau, si le terme convient à une salle aussi magnifique. La première impression (idiote, il va sans dire) que l'on éprouve, entre ces deux haies de bibliothèques pleines, devant ces murs lourds, face au grand bureau qui occupe le fond de la pièce, c'est que n'importe qui, installé à écrire en ce lieu, aurait obligatoirement du talent. Comme quoi, il faut se méfier de ses premières impressions.

À peu près à mi-longueur de la salle, dans un renfoncement du mur, est installée une petite table autour de laquelle nous prenons place, Renaud Camus, l'Irremplaçable et moi sur des chaises, Pierre sur le banc de pierre (pas pu éviter la répétition, là...) sortant de l'épaisseur même du mur.

Le champagne arrive, la conversation s'engage. Elle a un peu de mal à prendre, au début, forcément. Oubliant ses voeux de silence, l'Irremplaçable se met à la relancer et s'en tire plutôt bien - on trouve le rythme, tout en vidant la bouteille.

Vers huit heures et quart, on s'apprête à repartir au Bastard, mais, avant, petite visite des principales salles, celles où sont exposés les oeuvres de Marcheschi. Ma connaissance de l'art en général, et contemporain en particulier, étant ce qu'elle est (nulle), je reste muet devant ces
grands panneaux austères, sombres mais troués de lumière.

C'est-à-dire que j'aurais dû rester muet. Mais comme la chose m'est à peu près impossible, il a bien fallu que je profère je ne sais plus quelle banalité pompeuse qui a dû consterner notre hôte. Courtois et bien élevé, il n'en a rien laissé paraître.

Une vingtaine de minutes après, nous entrons dans la salle à manger de l'hôtel de Bastard, pièce agréable, chaleureuse même. On nous conduit vers une table ronde. C'est le moment d'affronter la torturante question qui a hanté une partie de mes nuits précédentes : comment dois-je placer mes hôtes, puisque, puissance invitante, il paraît que c'est à moi de le faire ?

Comme il n'y a qu'une chaise pour tourner le dos à la salle, il est normal que je me l'attribue. Mais ensuite ? L'Irremplaçable me sauve la mise en décrétant que Renaud Camus prendra place en face de moi, Pierre à ma gauche et elle à ma droite. Renaud Camus proteste courtoisement que la place d'honneur doit revenir à Catherine, seule femme de l'assemblée. L'Irremplaçable clôt le débat en déclarant avec un petit sourire qu'elle préfère contempler Pierre que la salle.

Là, sale moment de honte pour votre serviteur, lorsqu'il réalise que Renaud Camus attend que Catherine ait fini de s'installer pour faire de même... alors que j'ai déjà le cul sur ma chaise depuis une poignée de secondes ! Petit moment de solitude...

Le dîner va se dérouler de façon tout à fait agréable (en tout cas de notre point de vue...). M. Pierre se révèle un homme charmant, agréable, intelligent, doté d'humour. Je pose à Renaud Camus des questions sur ses livres, passés ou futurs, en m'efforçant de ne pas non plus monopoliser la conversation sur ce seul thème. Se sentant à l'aise, l'Irremplaçable tient parfaitement son rôle, relançant sur des sujets davantage "d'intérêt général".

Renaud Camus fait preuve d'un bel appétit, et je n'ai pas besoin de le supplier à genoux pour le voir vider son verre de vin blanc. Je me dis qu'après cela, il ne faudra pas qu'il s'étonne de souffrir d'insomnie - je suis allé vérifier quelques semaines plus tard dans la "Chronologie" : elle s'est effectivement produite.

Nous nous séparons 'round midnight, après un armagnac pris au bar... où j'ose enfin m'autoriser une cigarette !

Il ne nous restait plus qu'à faire faire un dernier tour aux chiens, à dormir autant que possible, et à rembobiner nos huit cents kilomètres dans l'autre sens.

Ce qui fut accompli.




Dimanche 1er avril 2007


Les Douceurs du Pied de cochon




Nous étions douze, comme les Apôtres (également comme les salopards et les travaux d'Hercule, ou les oeufs dans le panier). Douze blogueurs conviés cher Jean-Paul Marcheschi - hôte parfait - par Madame de Véhesse, afin d'y découvrir le fameux Journal de Travers, en ses deux volumes de 850 pages d'écriture serrée (on n'est pas au bout, je vous le dis...).

La première difficulté, avec cette nouvelle-ancienne oeuvre, c'est de la nommer. Normalement, un titre d'oeuvre réclame l'italique, on est d'accord ? Seulement, ici, le mot (le nom) Travers est déjà en en italique. Que faire, mon Dieu, que faire ? Mettre Journal de en italique et laisser Travers en romain ? Ou bien l'inverse ?

Pff ! je crois que je vais retourner me coucher, moi...

Bon, ça va, je me suis repris. Donc nous voilà, L'Irremplaçable et moi, franchissant comme des braves le pont de Neuilly. Braves mais pas téméraires : Ayant, dans un passé récent, subi cette pure démence qu'est devenue la circulation parisienne, nous laissons la voiture sur la contre-allée de l'avenue Charles-de-Gaulle et sautons à pieds joints, sous une pluie battante, dans la bouche du métro Sablons. Treize minutes plus tard, résurgence à Louvre, sottement rebaptisée Louvre-Rivoli.

Comme nous sommes bien entendu en avance, petit tour de quartier - il a cessé de pleuvoir. Enfin, direction la rue Berger. Soudain, surprise : qui est donc cet homme, là, sur le trottoir, à quelques mètres de nous, occupé à nous photographier, en prenant des poses outrées de reporter en pleine action ?

C'est Renaud Camus, flanqué de Pierre, tout sourire et d'une jeunesse qui a parfois tendance à m'énerver un peu (mais je sais qu'il ne le fait pas exprès, donc je ne dis rien).

Au même moment, sur notre flanc droit surgit Guillaume Cingal, donnant l'impression de jaillir de terre, en dépit de son air quelque peu lunaire.

Je compose le code, on s'entasse dans l'ascenseur jusqu'au quatrième et dernier étage de ce petit immeuble moderne, offrant une vue superbe sur la Bourse du Commerce, l'église Saint-Eustache et Le Pied de cochon, sur lequel nous reviendrons, pas d'impatience.

La porte s'ouvre sur une Valérie Scigala souriante, qui semble un peu surprise de nous voir débarquer en groupe, façon charter de touristes. Jean-Paul Marcheschi est sous la douche, on ne saura pas avec qui, ni même si.

Les autres arrivent ensuite, en rangs assez serrés, et la valse des présentations commence. Elles sont compliquées par l'innocente manie de la plupart des blogueurs, consistant à toujours écrire sous pseudonyme. Il est donc nécessaire que chacun (à part moi) donne son nom, puis le titre de son blog, pour qu'on parvienne à s'y retrouver un peu.

Renaud Camus est l'un des premiers à s'asseoir, en s'en excusant : il souffre d'une attaque de goutte. Je suis un peu étonné qu'il ait encore ce genre de problème, puisque, lors de notre dîner au Bastard, je lui avait indiqué le remède souverain : le Zyloric (200 ou 300, selon votre taux d'acide urique - la consultation est offerte). Au lieu de ça, il persiste à se soigner à l'aide de je ne sais quel extrait de gazon belge, totalement inopérant, il va de soi. La prochaine fois, je vais prendre M. Pierre à part et lui en toucher deux mots, je le sens.

Rapidement, on fait cercle autour de Valérie Scigala, qui nous présente brièvement le Journal pour lequel nous sommes réunis. Claire, sobre, rapide. Puis vient le jeu des questions-réponses avec l'auteur, qu'il est toujours très agréable d'écouter parler (et je ne dis pas ça pour fayoter).

On rit plusieurs fois. Lorsque l'un de nous lui demande ce qui l'a poussé à publier ce Journal écrit depuis trente ans, Renaud Camus commence par répondre, d'une voix un peu lointaine : " J'ai pensé que Fayard pourrait m'en donner un bon prix..."

Les questions s'espaçant, Valérie Scigala pose alors la plus importante de toutes : " Bon... on boit ? " La réponse est oui.

En tant que "valet cornichonnesque et servile " de ladite dame, je propose mon aide et bondit à sa suite en direction de la cuisine, suivie par l'Irremplaçable. Là, nous tombons sur Jean-Paul Marcheschi, avec qui j'engage la conversation, à propos de ses oeuvres exposées à Plieux. Ce qui fait que les deux femmes se tapent tout le boulot (apporter les bouteilles, les petits fours, enfin tout ça...).

Ensuite ? Oh ben, ensuite, c'est une soirée normale, n'est-ce pas : les verres se vident, les langues se délient, l'Irremplaçable macule son chemisier avec un mini-baba au rhum qui explose en plein vol. Heureusement pour elle, Renaud Camus fait la même chose avec un mini-fraisier, l'honneur est sauf.

L'Irremplaçable et moi auront une agréable et intéressante conversation avec Jean-Paul Marcheschi, qui est décidément un homme hautement fréquentable. Il nous parle entre autres de ses angoisses à propos de la station de métro de Toulouse qu'il a été chargé de concevoir, caar lui-même ne découvrira son oeuvre - réalisée par morceaux, parce que monumentale - que lorsqu'elle sera mise en place, c'est-à-dire quand il n'y pourra plus rien changer, même si elle ne lui convient pas.

Moi, je dis : il aurait fait préposé au gaz, comme métier, il aurait pas eu ce genre de souci - qu'il vienne pas se plaindre.

Ce qui m'a beaucoup plu, dans cette petite réunion, c'est que j'ai pu réaliser l'un de mes plus vieux rêves : devenir une minorité sexuelle. Après un rapide comptage, il m'est apparu nettement que les hétéros étaient pour le moins clairsemés, en cette noble et chaleureuse assemblée : ça m'a fait un bien fou.

J'ai pu aussi constater que les homosexuels avaient une bien meilleure acuité visuelle que nous autres. Chacun à son tour, M. Pierre et Marcheschi ont en effet tenté de me persuader que, certains soirs, ils pouvaient voir les serveurs du Pied de cochon (voyez, je vous avais dit qu'on y reviendrait...) se manuéliser réciproquement, à l'étage de la maison qui leur est réservé. Or, moi, c'est à peine si je distinguais les fenêtres en question, d'où l'on était.

Voilà des gens qui se soignent la goutte au gazon belge, mais qui ont des ophtalmos de première bourre.

J'ai quand même regardé attentivement plusieurs fois, par acquit de conscience : nada. On a dû tomber un soir où les branleurs faisaient relâche.

À la fin de la dernière bouteille, certains d'entre nous étaient assez gentiment entamés, mais ne comptez pas sur moi pour donner les noms - à part le mien, qui va sans dire. Ce qui ne nous a nullement empêchés de faire honneur au flacon de rouge que le maître des lieux a sorti de sa réserve perso.

L'Irremplaçable et moi sommes partis dans les derniers, pas longtemps après le brillant exposé sur la généalogie lacanienne, dispensé par la jolie Julie. Catherine a promis à je ne sais plus qui (peut-être Madame de Véhesse) de prendre le volant, mais, après le retour en métro, constatant que j'étais parfaitement nickel, elle me l'a laissé, en me faisant promettre de ne pas le dire ici - serment que je m'empresse de trahir, comme on voit.

Nous étions, bien sûr, lestés des deux forts volumes du Journal, le premier tome agrémenté d'une très aimable dédicace de l'auteur, dont on souffrira que je la garde pour moi.

Enfin, pour répondre à la question qui vous brûle les lèvres, et sa folle vanité dût-elle en souffrir, je me dois de vous dire que, du nain, il fut très peu parlé.




dimanche 1 avril 2007


Y a-t-il un éboueur new-yorkais,
lettré et francophile dans la salle ?




Il y a une chose que je ne vous ai pas dite, dans mon petit commentaire sur la soirée d'hier, chez Jean-Paul Marcheschi, parce que je la trouvais trop terrible à affronter, pour des natures sensibles comme les vôtres. Mais, finalement, l'exigence de vérité est la plus forte - donc, voici.

Lors de la séance de questions-réponses, quelqu'un soudain demande (était-ce Tlön ? Ce n'est pas impossible, mais je ne garantis pas) à Renaud Camus, s'il avait déjà tenu un journal avant celui de Travers (qui remonte, on s'en souvient, à 1976).

Le Maître répond que oui [frisson de volupté parcourant l'assemblée], mais que, un jour, il en a jeté les 19 cahiers dans une poubelle new-yorkaise ([un tremblement d'horreur sacrilège fait blobloter l'assistance].

Aussitôt, cependant - car telle est bien l'espèce humaine -, l'espoir renaît, par la voix (mal assurée mais digne dans sa souffrance) de l'un d'entre nous : et si, par miracle, un éboueur new-yorkais, lettré et francophone - voire phile - avait récupéré ce joyau de papier pour en faire ses délices solitaires (un peu comme les serveurs du Pied de cochon) ?

Une chance sur cent millions, dites-vous ? Et puis même ! Qu'importe le Graal, quand seule compte la Quête !

Nous venions de trouver une épopée à notre camusienne démesure : il fallait à tout prix retrouver ce moderne gardien de trésor, ce dragon en bleu de chauffe maculé, ce Fafner en treillis puant !

Et, tous, soeurs et frères, nous partîmes sur ces chemins de gloire - après avoir pris soin de faire suivre notre courrier, tout de même.




lundi 2 avril 2007


Renaud Camus,
une certaine ressemblance...




Nous voici donc, avec ce volume en mains du Journal de Travers - premier tome. Il est lourd, compact, impressionnant, promesse de jouissances longues. Ce qui n'empêche pas qu'on appréhende un peu de l'ouvrir, de s'y plonger, dans la mesure où l'on pressent grand le risque de noyade. Et puis, on n'a pas très envie qu'il nous arrive ceci.

Donc, on temporise, on contourne le massif, on musarde. D'abord, on s'attarde un peu longuement sur le joli jeune homme de la couverture, qui nous ferait presque regretter d'être sottement hétéro. On se dit qu'il a des airs... des airs de... des airs à... Qu'il ressemble...

Il est des personnes, hommes ou femmes, dont les traits sont fixés une fois pour toutes, quasiment dès la naissance. Vous faites leur rencontre dans la classe du cours préparatoire, vous les perdez de vue pendant soixante-deux ans, vous les recroisez au coin d'une rue : les mêmes, exactement.

Pour d'autres, il semble qu'ils ont conclu une sorte de pacte diabolique qui leur permet de changer de visage tous les cinq ou dix ans. Il reste des traits communs, des regards, sans doute une façon de sourire, mais c'est comme si, tout en conservant le même jeu, on avait redistribué toutes les cartes.

Le jeune homme au regard doux est de cette dernière race. Renaud Camus : un homme qui, de temps à autre, selon l'éclairage, ou son humeur, ou celle de qui le regarde, présente une certaine ressemblance avec lui-même. Ni tout à fait le même, etc.

Comme il est temps d'ouvrir le livre, on quitte le jeune homme de la jaquette (je sais que je n'aurais pas dû, je le sais !), pour plonger dans l'océan intérieur. Mais on a encore un peu la trouille que l'eau soit froide - on n'est tout de même que début avril -, donc, on y va par les marges. On peut, c'est un exemple, se rafraîchir la mémoire à la page Du même auteur.

(Ce qui oblige à lâcher le premier volume pour le second. Mais, alors, on se trouve d'abord face à un autre jeune homme qui, lui aussi, offre une certaine ressemblance avec Renaud Camus, également possède un air commun avec le jeune homme du premier tome, et... on n'en sort plus.)

La liste des ouvrages de Renaud Camus offre une surprise assez incompréhensible : la rubrique Journal se termine sur Outrepas : Monsieur Fayard semble ignorer tout à fait qu'il a lui-même publié Rannoch Moor en 2006.

C'est pas r'lu, ça, Coco, c'est pas r'lu !

Enfin, on se sent suffisamment assuré de soi-même et on saute dans le grand bain. À la première page :

Samedi 20 mars 1976...

J'avais eu 20 ans la veille...




mercredi 4 avril 2007



La Malédiction de l'ours en peluche




Ayant terminé le livre de Jourde, dont je vous parlais un peu plus haut (et donc un peu plus bas, ici), je me suis replongé dans le Journal de Travers. À la page 150, je tombe sur une phrase qui, pour peu qu'on prenne soin de la sortir de son contexte, me paraît irrésistible. La voici :

Il faut vraiment des bandaisons chevillées au corps pour résister aux poupées espagnoles, et même aux ours en peluche.

Réacclimatée dans son milieu naturel, elle s'explique, naturellement. Renaud Camus se demande si le garçon avec qui il a passé la soirée ne l'invite pas à venir dormir chez lui par crainte qu'il ne trouve son appartement, ou plutôt sa décoration, bête, vulgaire, etc. Et il ajoute qu'en effet, pour lui, il y a peu de choses plus tue-l'amour que les appartements, qui peuvent même agir sur le désir. D'où la phrase que j'ai citée.

Dans un autre ordre d'idée : je n'arrive pas à me souvenir (car je suppose que cela a été évoqué samedi dernier), à quoi correspondent les mots, phrases, segments de phrases soulignés dans le texte. Et comme je suis d'une intelligence très moyenne, je ne parviens pas non plus à le deviner seul.

C'est à vot'bon coeur, m'sieurs dames...





vendredi 6 avril 2007



L'Imbécillité (obligée) des hommes




Du Journal de Travers, volume 1, page 239 :

" J'évoque cet ami hétéro de Jacqueline qui disait (à la grande indignation de Jacqueline) que l'homosexualité était " une solution de facilité ". Et dans une certaine mesure je lui donne raison. Ce que je déteste dans l'hétérosexualité (comme pratique), c'est cette impression qu'elle donne (superficiellement, soit, mais en général c'est bien ce qu'on croit voir) qu'il y a toujours un sexe qui fait le siège de l'autre, de l'autre qui ne veut pas, ou qui veut moins, ou pas tout de suite, ou pas comme ça - cela pour des raisons physiologiques ou sociales, ou les deux, des raisons bien compréhensibles, certes, mais dont les effets sont néanmoins rasoir (à mes yeux). Dans l'homosexualité telle que je la conçois, tout se décide en deux ou trois secondes, oui, non, et si oui le passage à l'acte est immédiat (idéalement). Ensuite on peut discuter, bien entendu, bavarder, se séduire, s'aimer ; mais pas dans le seul innocent et trivial dessein de tirer un coup.

" Oh là là, la somme d'imbécillités qu'ont pu émettre les hommes depuis le commencement des temps (mais ça s'aggrave) pour parvenir à s'introduire dans l'histoire et le con des femmes ! Le viol est presque plus propre, par comparaison. Cependant, comme je n'approuve pas du tout le viol, je préfère l'homosexualité où les pourparlers préliminaires, en cas d'urgence, sont tout de même nettement simplifiés ; et où, surtout, il n'y a pas ce ridicule déséquilibre entre les parties, celle qui demande et celle qui peut-être pourrait bien finir par accorder [...]. "


Ce que Renaud Camus pointe ici, me semble-t-il, ce ne sont évidemment pas les différences entre homo et hétérosexualité, mais bien entre les hommes et les femmes. Il va de soi (ou bien non ?) que si les hétérosexuels avaient la possibilité d'agir avec les femmes comme les homosexuels entre eux, ils le feraient très volontiers.

Je crois bien que, pour nous, l'amour est une sorte de "bonus" de l'acte sexuel, posé comme premier - qui se produit ou non. Alors que pour les femmes, ce serait radicalement l'inverse (je schématise un max, je sais bien...). Moyennant quoi, il est malheureusement vrai que nous sommes contraints de produire un flot de sottises et de plastronnades assez déprimant, pour des résultats hautement aléatoires.

Où je suis moins d'accord avec Renaud Camus, c'est lorsqu'il arrive à la conclusion que, pour les raisons qu'il vient d'énumérer, il préfère l'homosexualité. Il me semble que "préférer" implique qu'il y a eu, à un moment ou à un autre, possibilité de choix, et je ne pense pas (peut-être ai-je tort) que cela soit le cas dans le domaine de nos orientations sexuelles.

Mais, bon, ce que j'en dis...






Voyage en France de deux Camusards




Avant toute chose, je dois faire amende honorable pour vous avoir raconté n'importe quoi : le château de Lassalle n'est nullement dans le Gers, mais bien dans le Lot-et-Garonne, et passablement fier de s'y trouver. (Cela dit, le Gers est à deux pas : tournez à droite en quittant l'allée, roulez quelques kilomètres, vous y êtes.)

Le but de notre équipée, à l'Irremplaçable et moi, était double : une seconde visite à Plieux (visite précisément motivée, mais dont les buts ne vous apparaîtront que dans deux ou trois mois, si nous sommes toujours de ce monde), ainsi qu'un dîner avec Renaud Camus et M. Pierre, en ce même château de Lassalle. Comme j'ai une fâcheuse tendance à ne point vouloir rajeunir, nous avions décidé de faire le voyage aller en deux étapes.

Nous partîmes donc, exactement à midi, le 11 avril (qui, cette année-là, vous en souvient-il ?, tombait un mercredi), sous un soleil normand pétant de santé et d'insolence. Quelques heures avant, nous avions mené Swann et Bergotte au chenil le plus proche, tenu par une jeune femme brune, tout à fait charmante, mais donnant l'impression de fumer des trucs dont la vente libre se fait attendre.

Puisqu'on avait décidé de se la jouer groupies camusiennes (histoire de faire ricaner dans certains blogs), un bivouac était prévu à l'hôtel Radio de Chamalières, et même de bousculer nos habitudes en délaissant la chambre 28 au profit de la 18, recommandée par le Maître en personne : on n'est pas plus mouton.

(Pour tout dire, la 28 a l'avantage d'être nettement plus spacieuse, mais l'autre offre un panorama sur Clermont et les montagnes environnantes de presque 180° : la partie "guide touristique" de ce message n'est pas comprise dans votre forfait et devra être réglée à l'Irremplaçable, qui n'accepte que les petites coupures usagées dont les numéros ne se suivent pas - il vaut mieux le savoir, sinon on a l'air d'un con, après.)

Voyage sans aucun fait notable, arrivée à Chamalières vers six heures. La dame qui se trouve à la réception - la même que les fois précédentes - nous accueille avec un sourire un peu contraint. Qui s'explique immédiatement, lorsqu'elle nous informe que nous étions attendus la veille, 10 avril. Ma che...

Finalement, arrive Caroline Mioche, la jeune directrice de l'hôtel, qui nous assure que c'est sans importance, qu'elle est ravie de nous voir, que le principal est qu'il ne nous soit rien arrivé de fâcheux, pis tout ça, pis tout ça. La chambre 18 est toujours libre, il y a une table pour nous : tout baigne.

Sauf que, moi, j'en suis à me demander si je n'ai pas également cafouillé dans mes réservations au château de Lassalle. Inquiétude avivée par le fait que, la veille, j'avais reçu un mail de Renaud Camus me demandant si nous dînions toujours ensemble mardi, alors que notre rencontre était prévue (dans ma tête) pour mercredi. Angoisse, suée et tremblement, téléphonage, ouf : tout est normal pour la suite, ma panne de cerveau n'aura été que fugitive.

Pour nous remettre de nos émotions, l'Irremplaçable et moi décidons de nous accorder le menu "Coup de coeur" (prière de retourner au lien ci-avant, pour la minute de salivage et de frustration gastronomique). Pour terminer, alanguis par le Chablis premier cru, nous nous endormons du sommeil de l'innocent - avec un léger ronflement supplémentaire, pour ce qui me concerne.

La suite, après le déjeuner, si vous le voulez bien...




Voyage en France de deux Camusards (2)





Résumé de l'épisode précédent : Nos deux héros, après s'être passablement emmêlé les pinceaux dans leur réservation auvergnate, sont toutefois hébergés et nourris à l'hôtel Radio, par pure charité ainsi que l'on suppose (ou est-ce l'esprit bienveillant de Renaud Camus qui a réglé l'affaire ?). Nous voici au matin du 12 avril, ils s'éveillent...

Deux jours plus tôt, j'ai eu une mirobolante idée : puisque nous n'avons guère que trois cents ou trois cent cinquante kilomètres à parcourir, en cette seconde journée de notre voyage en France, délaissons l'autoroute, partons hardiment à la rencontre du pays profond et des vraies gens. Et la mécanique implacable s'enclenche.

Après avoir fait trois fois le tour de Clermont-Ferrand pour trouver notre route, l'Auvergne s'offre à nous. N'a qu'à bien se tenir ! C'est ce qu'elle fait, du reste, mais sous un ciel aussi plombé qu'un régiment de tirailleurs à la sortie du BMC.

Ensuite, tout va s'enchaîner de façon impeccable - exactement comme dans un cauchemar. Ma première initiative est d'effectuer un crochet par Saint-Nectaire, non pour y acheter du fromage, comme il serait humain de m'en soupçonner, mais pour montrer à l'Irremplaçable l'église qu'elle ne connaît pas. Elle ne la connaît toujours pas d'ailleurs : nous trouvons l'édifice bardé d'échafaudages, aussi bien extérieurs qu'intérieurs. Seule distraction : les engins de terrassement jaunes qui font bip ! bip ! bip ! lorsqu'ils reculent - c'est maigre. Heureusement, le couple qui tient le bar-brasserie de la petite place est charmant.

On remonte dans la voiture en espérant des jours meilleurs. Le ciel est de plus en plus sombre, et il n'est pas le seul. Nous voilà partis pour une cinquantaine de kilomètres sur une route en lacets, qui n'en finit pas de grimper - tout ça pour redescendre juste ensuite, avant de remonter plus loin. Moyenne : 40 km/h. L'énervement du pilote devient perceptible - on pourrait presque aller jusqu'à palpable.

Il convient de noter ici que lorsque l'Irremplaçable déplie une carte Michelin (mais ça fonctionne aussi avec les autres marques), afin d'assurer son rôle de navigatrice, il se produit immanquablement des phénomènes étranges : des routes s'évanouissent, certaines apparaissent, d'autres changent de numéro, la droite et la gauche s'inversent brutalement, etc. Ça ne facilite pas la tâche du méritant pilote, laissez-moi vous le dire.

Le principal point faible des trajets musardiformes dans les régions montagneuses, c'est que quand vous en avez brutalement assez de vous traîner à 40 de moyenne, vous êtes tout de même obligé de continuer, vu qu'il n'y a pas d'autres routes que celle où vous vous êtes imprudemment engagé.

Vers midi et quart, on arrive dans une petite ville du Cantal appelée Mauriac, aux rues assez animées, avec l'idée de s'y nourrir rapidement mais, si possible, délicieusement. Repérage d'un restaurant proposant de la viande de Salers, ce qui nous convient tout à fait. Sauf qu'il est impossible, chez ces gens, de prétendre à un plat unique : c'est tout le menu ou rien. Ce sera donc rien.

Dans le court laps de temps où nous avons mené les négociations, midi vingt-neuf est soudain devenu midi et demie. Quand nous ressortons de la prétentieuse gargote, les rues se sont vidées, tous les magasins ont baissé le rideau (y compris ceux qui en sont dépourvu). En coinçant le pied dans l'entrebâillement de la porte (c'est une image, hein...), nous parvenons à pénétrer dans une boulangerie où il reste deux sandwichs, que nous achetons avec un fort sentiment d'allégresse et de gratitude. Ne reste plus qu'à sortir de Mauriac, afin de trouver un endroit suffisamment bucolique pour magnifier nos tranches de pain farcies au pâté de campagne (il n'aurait plus manqué, ici, qu'on nous refile du pâté urbain !).

Ce n'est pas si simple : la rue qui est censée déboucher sur la route de Tulle est barrée par des engins de travaux publics et, bien entendu, aucun panneau de déviation n'a été mis en place. On fait donc deux fois le tour de cette riante cité mauriacienne avant de retrouver notre chère route à lacets, noués particulièrement serrés.

Vous l'aurez remarqué comme moi : sur les petites voies montagneuses, il n'y a jamais d'endroit où s'arrêter. Finalement, j'en trouve tout de même un, pas bucolique pour deux centimes d'euro, mais bon. C'est au moment où nous sortons de la voiture qu'il se met à pleuvoir - une pluie franche et massive (central), sûre d'elle-même et dominatrice. On mâchouille tristement à l'intérieur de la caisse et on repart.

Bon, je ne vais pas vous la jouer "petite Cosette" non plus : à partir du moment où on rejoint la nationale à Tulle, puis l'autoroute à Brive-la-Gaillarde, le cauchemar va s'interrompre (mais pas la pluie). On arrive à la gare de Montauban juste à temps pour cueillir Adrien à sa descente du TGV. Adrien est le neveu de l'Irremplaçable, il termine ses études de chimie (non organique, s'il vous plaît !) à Toulouse. Il vient de commencer à lire Renaud Camus et s'est montré intéressé par une éventuelle participation à notre dîner. Grand seigneur comme vous me savez, je l'ai invité à se joindre à nous.

Pour meubler le trajet qui nous reste, l'Irremplaçable et moi lui brossons un apocalyptique portrait de l'écrivain que nous allons rencontrer, de ses exigences quant au savoir-vivre, au bien parler, à la courtoisie, etc. Le malheureux chimiste non organique se décompose à vue d'oeil, une sueur glacée inonde ses tempes encore juvéniles, il se demande ce qu'il fait ici. Nous, comme c'est déjà notre deuxième dîner avec le Maître, on la lui joue relax, on frime à mort, il est très impressionné.

Enfin, après que deux ou trois minuscules routes ont pris un malin plaisir à changer de place par rapport à celle qu'elles ont sur la carte de l'Irremplaçable, nous remontons l'allée du château de Lassalle, que je ne vous décris pas, puisque vous l'avez en lien dans le précédent texte.

Il est environ six heures et demie, il nous reste deux bonnes heures avant d'accueillir nos hôtes. Et on va se les faire en temps réel, si vous le voulez bien.

À tout à l'heure, donc...




Voyage en France de deux Camusards (3)




Résumé des épisodes précédents : Babar et la Frisée (je bêtifie exprès pour faire plaisir à qui-vous-savez), après une soirée agréable à l'hôtel Radio et une journée qu'il ne serait pas exagéré de qualifier de merdique, arrivent finalement au château de Lassalle, où ils ont rendez-vous avec le maître de Plieux pour dîner. Nous sommes à H moins une demi-H...

On s'est pomponné comme des malades, l'Irremplaçable et moi, dans la grande et belle chambre qui nous est dévolue, au château de Lassalle. (Chambre qui s'appelle d'ailleurs une suite junior, sans que je comprenne bien pourquoi, mais bon.) Dans mon costume croisé bleu à fines rayures vertes, je me fais un peu l'effet d'un éléphant de cirque, un soir de représentation de gala à Monaco. La petite Frisée mérite amplement son qualificatif de gracieuse. Seul Adrien, affligée de la double tare jeune et étudiant, a eu le droit de descendre au bar "comme il était".

Car, vous pensez bien, on a rejoint la salle de restaurant avant le moment convenu - neuf heures en l'occurrence. Le bar est attenant, installé dans une belle salle en pierre avec grosses poutres vénérables (jamais bien compris ce qu'une poutre pouvait avoir de vénérable, mais enfin, il faut parfois savoir céder aux clichés sans barguigner (j'adore barguigner...)), que l'on nous dit être une ancienne salle de garde remontant au XIVème siècle. On fait pieusement semblant d'y croire, d'autant que c'est peut-être vrai.

Bien que nettement plus récent, le whisky qu'on nous sert se laisse boire. Le temps de le faire disparaître du verre, c'est l'entrée de Renaud Camus et de M. Pierre. On présente Adrien, on s'assure réciproquement qu'on est absolument ravis de se retrouver et on passe à table. Renaud Camus commence par donner à L'Irremplaçable Épouse (Irrempe, comme il dit (mais pas à elle, bien sûr)) ce qu'il a apporté pour nous : L'Amour l'Automne (mince, je ne sais pas si je mets bien les majuscules où il faut, là...), orné d'une agréable et amusante dédicace.

In petto (quand j'en ai assez de faire les choses sans barguigner, je m'offre deux ou trois petites pensées in petto, souvent), je me dis que s'il offre son nouvel ouvrage aux lecteurs qui l'auraient de toute façon acheté, ce n'est pas comme ça qu'il va devenir aussi riche que Gérard de Villiers - mais je garde ma réflexion pour moi, de peur qu'il ne me repique le livre.

J'ai un moment de soulagement en constatant que le restaurant ne propose qu'un menu (avec choix entre divers plats, tout de même). Car lorsqu'il y en a plusieurs, à des prix différents, comment doit se comporter l'hôte, sachant que si, par hasard, le moins cher lui agrée, ses invités se garderont d'en choisir un plus coûteux qui leur eût peut-être mieux convenu ? Ça n'est pas très grave, dans la mesure où, généralement, c'est justement le plus cher qui m'attire l'oeil et me met (comme dirait l'Irremplaçable) les papilles gustatives en érection.

Ensuite, on s'offre le petit pas de deux attendu, au sujet des vins. Catherine et moi savons que Renaud Camus pencherait plutôt pour le rouge. Mais lui sait que nous avons une préférence pour le blanc (de Bourgogne de préférence : Chablis, Meursault, Puligny-Montrachet, ce genre-là, voyez), donc il va prétendre (et il prétend en effet) que le blanc lui ira très bien. L'Irremplaçable - qui mérite alors pleinement son nom - a un coup de génie : elle affirme qu'elle a envie de boire du vin rouge, "pour changer". Et donc, nous prenons directement deux bouteille : un Pouilly fumé pour Adrien et moi, un Crozes-Hermitage pour les trois autres.

Le dîner va se dérouler dans une ambiance agréable, plutôt détendue, sans les "blancs" que nous avions tant redoutés avant le premier dîner, au Bastard. Renaud Camus revient sur la peine qu'il a à finir Commande publique, son livre consacré à la ligne B du métro toulousain. Il lui en manque au moins cinquante mille signes et il est censé le rendre le lundi suivant (nous sommes jeudi, je vous le rappelle). Il nous fait bien rire en nous décrivant sa joie lorsque, écrivant énormément au lieu d'un simple très, il constate qu'il vient de gagner six signes. Je lui réponds qu'il est en train de devenir un vrai rewriter professionnel.

Je lui fais également remarquer qu'on n'est pas très incité à terminer un livre lorsqu'on a déjà, et depuis longtemps, reçu et dépensé tout l'argent qu'il doit vous rapporter - il en convient facilement.

À un moment, vers le début du dîner, se place un petit malentendu entre nous. Je commence par exposer mon problème et solliciter l'avis de l'auteur. Je viens de terminer le premier volume du Journal de Travers : est-il préférable de lire le second avant d'attaquer L'Amour l'Automne, ou vaut-il mieux au contraire insérer cette lecture-ci au milieu de celle-là ?

Renaud Camus ne semble pas avoir d'avis bien tranché sur la question (ou alors la réponse est pour lui évidente et il est atterré de constater que je suis à ce point idiot, ou aveugle, ou les deux : hypothèse pas totalement à rejeter...). Mais il finit par me dire que ce peut être une bonne chose de commencer par la cinquième églogue - ce que, étourdiment, je m'engage à faire. C'est seulement le lendemain matin que je réaliserai que cette cinquième églogue est précisément L'Amour l'Automne. Or, j'ai déjà lu Travers et Travers II. Du coup, je ne sais plus trop ce qu'a voulu dire Renaud Camus - ni ce qu'il a pensé, mais ça n'était certainement pas à mon avantage.

Nous parlerons de beaucoup de choses, L'Irremplaçable et Adrien tiendront très bien leur partie, ainsi que M. Pierre, plutôt en verve et très intéressant à écouter sur un certain nombre de sujets. Mais vous comprendrez que cette longue conversation privée doit le rester, en tout cas à mes yeux.

Ah ! si, tout de même ceci : Renaud Camus, comme nous parlions de Madame de Véhesse, nous dira ses regrets de ne plus pouvoir la lire sur le forum, ajoutant qu'elle était, à son avis, la meilleure commentatrice de ses églogues - un rôle que je ne risque pas, hélas, de pouvoir lui disputer. Et, comme il s'étonnait qu'elle n'apparaisse pas dans la rubrique "nouveautés" du forum des lecteurs lorsqu'elle parlait de ses livres sur son blog, je lui ai expliqué qu'il fallait écrire "Renaud Camus" en entier pour que le lien s'active, alors que Mme de Véhesse se contente le plus souvent de RC.

Vers le milieu du repas, l'Irremplaçable a lancé un "fil de discussion" assez fécond, sur les questions de prononciation de certaines lettres (ce que l'on pourrait appeler "le syndrome gersois"), en apprenant à Renaud Camus et à M. Pierre qu'au Québec un ours se disait un our. Occasion pour le second nommé d'une digression assez subtile et savante (savante pour moi...) sur le thème.

Enfin, je vous signale que lorsqu'on met face à face la gourmandise naturelle de l'homme et le guide des bonnes manières, c'est souvent la première qui l'emporte. La preuve : Renaud Camus, qui avait opté pour un dessert, n'a pas hésité à piquer un morceau de fromage dans l'assiette de Pierre. Si le roi savait ça, Isabelle...

Nous sommes, pour terminer, revenus à la salle de garde pour un Armagnac, fort prisé par M. Pierre, cependant que Renaud Camus se contentait d'une verveine. Et nous nous sommes séparés (sous la pluie), avec l'assurance de nous revoir le lendemain, à Plieux.

Là encore, nous allons faire les choses en temps réel. Donc, bonne nuit à tous.





Voyage en France de deux Camusards (4)




Résumé des épisodes précédents : nos deux pittoresques personnages, flanqués du jeune Adrien, ont donc dîné avec Renaud Camus et M. Pierre, au château de Lassalle. Le lendemain, ils sont attendus dans un autre château, celui de Plieux...


Le vendredi matin, il continue de faire un temps de cochon dans le sud-ouest, alors que, d'après la météo, le soleil brille imparablement sur la Normandie : on a bien fait de venir, dans l'ensemble. Cela n'empêche pas, sur les coups de dix heures, l'empereur, sa femme et le petit prince de prendre la route de Plieux (enfin : la route que l'Irremplaçable m'indique comme étant celle de Plieux...), où ils ont rendez-vous à onze heures.

Nous arrivons évidemment avec une vingtaine de minutes d'avance et en profitons pour faire le tour du château à pied. Ce qui prend dix minutes, en marchant très lentement. C'est alors que je suis pris d'une audace folle : bien qu'il ne soit qu'onze heures moins dix, je franchis la petite barrière de bois d'un pas martial et tire résolument sur la chaîne qui actionne la cloche. Couillu, le mec, non ?

Cette témérité, que vous êtes en train de juger admirable (non, non, ne protestez pas !), doit cependant être tempérée. La veille, Renaud Camus nous a gentiment prévenus que, vu le travail qui l'accable, il remettait à Pierre le soin de nous guider dans notre visite, lui ne quittant son bureau que le temps d'un salut. C'est donc Pierre que je vais déranger avec dix minutes d'avance sur le protocole, et il y a tout lieu de penser qu'il est légèrement plus cool sur l'étiquette que son auguste compagnon.

De fait, il est tout sourire et gentillesse, comme chaque fois. Nous montons directement au bureau de Renaud Camus, qui quitte son ordinateur pour nous accueillir. Et s'étonne de nous voir arriver, les bras chargés de cadeaux (enfin, n'exagérons rien : deux cadeaux, dont un semi-gag...). Le vrai cadeau, c'est un pot de lapin confit dans la graisse, que l'Irremplaçable a mitonné avec son talent culinaire habituel (le mieux, c'est de le faire tiédir et de le servir accompagné d'une salade assez goûtue, genre roquette par exemple).

Le semi-gag, c'est un hibou qui remue la tête.

Lors de notre premier dîner, à l'hôtel de Bastard, l'Irremplaçable avait voulu savoir si les combles du château étaient toujours infestés de pigeons. Obtenant une réponse aussi affirmative que navrée, elle avait alors informé nos hôtes qu'en Catalogne, les marins fixaient des hibous en plastique au haut des mâts, afin d'effrayer les mouettes et les inciter à aller faire leurs déjections ailleurs que sur le pont rutilant et, éventuellement, sur leurs têtes.

L'Irremplaçable avait précisé que, d'après sa fille, Adeline, qui tient une boutique d'accessoires pour bateaux sur le port de Mataro, près de Barcelone, le hibou marcherait également avec les pigeons. Well...

Lorsque ce nouveau séjour dans le Gers fut mis sur pied, nous avons bien entendu passé commande de l'un de ces fameux volatiles à Adeline, qui s'est fait un plaisir de nous l'expédier. C'est donc lui que je suis présentement occupé à déballer, sous les yeux quelque peu circonspects de Renaud Camus et de M. Pierre.

Lorsque j'exhibe la chose (d'environ soixante centimètres de hauteur et d'une parfaite laideur), Renaud Camus part à rire, se déclare ravi, s'empare du hibou comme un enfant d'un nouveau jouet et annonce qu'il va immédiatement l'installer sur la fenêtre la plus proche de son bureau - ce qu'il fait.

Ensuite, la récré se termine, il lui faut retourner à sa Commande publique et nous quittons Renaud Camus pour suivre M. Pierre. C'est avec un réel plaisir, une certaine émotion aussi, que je revois les grands panneaux de Marcheschi, mes préférés étant sans doute la série consacrée à la Divine Comédie, et notamment le Marsyas, dans l'une des deux salles du rez-de-chaussée. Adrien, lui, est très frappé par la Carte des Vents, au premier, dans la salle du même nom.

Nous ferons ensuite un tour du parc de la chartreuse voisine, toujours guidés par Pierre, promenade où j'achèverai de ruiner mes pompes - heureusement, je n'avais pas mis mes jolies Weston, si chère au coeur de midinette de Juanito.

Le reste du voyage ne concerne plus Renaud Camus et a donc moins sa place ici : visite de l'église et du cloître de Moissac, larguage d'Adrien à la gare de cette même ville, retour au château de Lassalle, dîner en amoureux, dodo.

Le lendemain, après un voyage fatigant mais sans histoire, nous constatons, en arrivant à la maison, que nous avons désormais, nous aussi, de sérieux problèmes de chaudière, et donc de chauffage.

Ce qui est, on en conviendra, pousser un peu loin la vénération camusienne.




Addendum camusien




Il est une chose dont j'ai oublié de vous faire part, lorsque je vous ai relaté notre dîner avec Renaud Camus. Je me suis aperçu que j'étais incapable de le nommer, si j'avais, dans la conversation, besoin de le faire. Non seulement sur le mode narratif, mais aussi, et surtout, sur le mode vocatif.

"Monsieur" est devenu trop impersonnel entre nous, il me semble. "Monsieur Camus" est un brin cérémonieux. "Renaud" est hors de question. Il reste "Renaud Camus", bien sûr, mais il s'est présenté des cas de figure où ça ne collait pas non plus. Que faire ?

Ce problème m'a fait penser à ma mère. Pendant trente ans, elle n'a jamais réussi, elle non plus, à nommer sa belle-mère (Mémé Denise, pour ceux qui ont lu mes "Généalogie"), laquelle passait pourtant quelque trois mois par an chez nous. Lorsqu'elle avait à s'adresser à elle, Christiane devait donc s'arranger pour prononcer un début de phrase quelconque, sans signification particulière, uniquement destiné à attirer l'attention de ma grand-mère.




samedi 21 avril 2007


Ma mère m'envoie vous dire
que le roi d'Angleterre est mort




Ce soir, sur France Culture, à sept heures et quart, Renaud Camus était l'invité d'Antoine Perraud, dans son émission Jeux d'archives. Je pense qu'il doit déjà être possible de l'écouter en ligne, mais j'ai été évidemment incapable de vous trouver le lien, bien que je vienne d'y passer vingt minutes et que je n'aie plus un poil de sec.

Pour ceux qui ne connaissent pas l'émission, le principe est simple : l'invité sélectionne un certain nombre d'archives de radio qui l'ont marqué au cours de sa vie et, après les avoir réentendues, réagit à leur propos.

Je ne vais pas vous raconter l'émission au long, puisque, plus malins que moi, vous parviendrez, vous, à l'écouter. Je voudrais juste citer une anecdote. Dans la deuxième partie de l'entretien, Remaud Camus évoque son tout premier souvenir radiophonique. Il s'agit de la mort de George VI, en 1952 - il avait alors six ans.

Et il raconte qu'il se revoit très bien, montant à l'étage de la maison familiale qu'occupait sa grand-mère, afin de lui annoncer d'une voix solennelle et grave :

" Ma mère m'envoie vous dire que le roi d'Angleterre est mort. "

On savait se tenir, à Chamalières, dans ce temps-là, mes bons amis...





C'est pas possible, ils sont plusieurs !




On commence par l'étonnement ; puis vient la stupeur ; avant d'être saisi par une sorte de frayeur sacrée. Au bout de quelques centaines de pages du Journal de Travers , on assiste à une forme de possession d'un homme - d'un jeune homme - par ce qu'il est en train d'écrire.

Assez rapidement, la vie même est dévorée par son propre compte-rendu, ou semble sur le point de l'être. À partir du deuxième volume, ce corps-à-corps avec l'écriture, la recension quasi exhaustive, prend des allures de lutte contre la noyade dans le tourbillon des phrases et des micro-événements qu'elle sont censées relater.

Renaud Camus prend du retard, ce retard même doit être relaté, occasionnant de nouveaux développements qui, à leur tour, engendrent des délais supplémentaires - avec leur cortèges d'interruptions diverses, elles-mêmes entraînant d'autres incises. Il en résulte cet entonnoir mouvant, tournant de plus en plus rapidement sur lui-même, qui appelle, qui exige, qui ne peut entraîner que l'engloutissement, la mort par asphyxie - les poumons noyés de mots.

Parfois, la tête de l'auteur disparaît en effet sous le flot, le lecteur sent la fin ; et puis non : un coup de talons, le revoici à la surface, à demi hébété, reprenant la lutte contre le courant des jours.

Encore s'il n'y avait que l'écriture... Mais il faut compter avec les lames de fond du réel. La ronde des tricks (mot que je n'aime pas du tout), d'abord, autre tourbillon dans lequel on se perd, mais à corps consentant, cette fois. Et, surtout, oeil du maelström, la jalousie torturante de Renaud (vu son jeune âge, je me sens autorisé à l'appeler ainsi...) envers W, donnant lieu à des scènes épouvantables, rapportées avec une méticulosité maniaque, effrayante.

L'effrayant - et l'admirable -, c'est que, pour parler d'une crise frôlant l'hystérie, d'un effondrement psychique inquiétant, Renaud Camus, quelques heures ou jours plus tard, trouve, dans l'écriture même, le pouvoir de restituer ces paroxysmes avec une hallucinante (pour le lecteur) impression de détachement - comme s'il s'était contenté d'observer la scène et d'en noter froidement les composantes.

C'est au point que, le plus souvent, dans ces récits de bataille entre deux amants en bout de piste, c'est lui, l'auteur, qui se donne, qui a le plus mauvais rôle. Au plus fort du ressentiment jaloux, de la souffrance amoureuse, il parvient à nous faire sentir par quels côtés W peut avoir, d'une certaine manière, raison contre lui - si tant est que la raison ait à faire ici.

Et, cependant, il faut continuer d'écrire, de rattraper le retard, d'évoquer ce qui a provoqué le retard, de répondre au téléphone pendant qu'on écrit, de relater le contenu de cet appel, avant de revenir aux raisons du retard, puis au retard lui-même et...

Finalement, approchant de la fin du second volume, le lecteur, presque aussi essoufflé que l'auteur lui-même, ne sachant plus à quelle explication rationnelle se vouer pour tenter de comprendre ce qui se produit sous ses yeux, jour après jour depuis plusieurs semaines, se raccroche à la seule qui lui paraisse en fin de compte plausible.

Ils sont plusieurs.

Oui, j'en suis désormais certain, et rien ne m'en fera démordre : dans les années 1970, quelque part entre le Flore et la rue du Bac, un savant halluciné et génial est parvenu à cloner Renaud Camus, à le produire en série, ce qui a permis la venue au monde de ce Journal insensé et magnifique.

Pour des raisons qui restent à déterminer, l'expérience a été brusquement interrompue. Peut-être les avatars n'étaient-ils viables qu'à court terme ? Ou bien, il s'est produit une dégénérescence rapide de leur système neuronal, et, s'amenuisant, ils se sont transformés en Marc Lévy, Philippe Besson, Amélie Nothomb et autres Didier van Cauwelaert ? Aucune hypothèse n'est à exclure.

Quoi qu'il en soit, on peut imaginer que c'est par une sorte de tendre nostalgie envers ses frères nés en batterie que Renaud Camus - le vrai, le bio, le Camus de plein air, élevé sous la mère et tout - a continué, durant les années suivantes, et encore aujourd'hui, à utiliser leurs différents noms, en couverture de ses églogues.

Je ne vois pas autre chose.





L'Insensé magnifique




Hier, réagissant à un message que je venais de publier, un lecteur m'a laissé ce commentaire, auquel je m'étais promis de répondre. Finalement, je trouve plus simple et judicieux de le faire sous forme d'un nouveau message (histoire de bien briser les nougats de tout le monde...).

Apparemment, mon commentateur bloque sur le fait que je trouve le Journal de Travers à la fois éreintant, insensé et magnifique. Il s'en étonne : le journal est-il plutôt éreintant et insensé ou plutôt magnifique ? Les trois termes, dans mon esprit, ne peuvent s'opposer, dans la mesure où ils ne se situent pas sur le même plan.

C'est l'entreprise imaginée et mise en oeuvre par Renaud Camus à cette époque qui présente un caractère insensé : écrire l'intégralité (si possible) de ce que l'on vit, tout en continuant de vivre d'autres événements, devant à leur tour être relatés, etc. Enfin, ce que j'ai tenté, trop maladroitement sans doute, de dire dans mon message d'hier.

De ce pari fou découle le côté éreintant, tout d'abord pour celui qui tient la plume, sans cesse menacé de débordement, de noyade, d'échec. Et puisque ce jeune homme-là est un écrivain exceptionnel, cette course éperdue (qui ressemble un peu à ce qui se produit dans certains de nos rêves, lorsque nous fournissons des efforts gigantesques pour courir et que nous parvenons à peine à mettre un pied devant l'autre) communique ses effets de fébrilité, presque de panique par instant, au lecteur, y compris lorsque celui-ci est sagement assis dans son fauteuil attitré (ce qui est mon cas, le plus souvent...).

Le résultat est un livre magnifique, je le maintiens. En raison même de ses déséquilibres, des entrechocs temporels s'y produisant sans cesse, comme une banquise qui se concasse sous l'effet de forces supérieures à elle.

Magnifique, il l'est aussi par la profondeur, la douloureuse acuité des regards que Renaud Camus porte sur lui-même - lui-même jouissant, lui-même souffrant, lui-même superbe, lui-même pitoyable, etc.

Magnifique encore, ce Journal de Travers l'est par bien d'autres de ses aspects (portrait d'une époque, de ses tics, de ses goûts, silhouettes évoquées, etc.), dont le moindre n'est certainement pas d'être avant tout le réservoir autant que la matrice des églogues qui s'apprêtent à naître - mais c'est un sujet que je laisse volontiers à de plus qualifiés que moi pour en parler, et qui se reconnaîtront.

Pour finir, et pour répondre à ce qui semble être la question sous-jacente de mon commentateur : doit-on recommander la lecture de ces deux volumes ?, ma réponse sera à deux faces.

À tous ceux qui sont déjà plus ou moins familiers de l'oeuvre de Renaud Camus (ne serait-ce que de son journal "ordinaire"), je dis "oui" sans la moindre hésitation, et même avec un enthousiasme que j'espère communicatif.

Pour les autres, qui en ignorent tout, je ne pense pas qu'il soit souhaitable de l'aborder par ce versant-là - pas davantage par les églogues, du reste, contrairement à ce que soutient (et pas forcément à tort) Madame de Véhesse.

Et puis, après tout, si l'envie prend l'un ou l'autre d'entre vous de plonger directement dans ce bain à tourbillons, il aurait grand tort de n'y pas céder.

Mais qu'il prenne quand même sa bouée à tête de canard...





Musique pour fermer les volets




Pour des raisons que je qualifierais d'extra-camusiennes (mais pas tellement que ça, en fait), je parcours à bride abattue, depuis trois jours, les volumes du Journal, couvrant les années 1994 - 2003. (Non, seulement jusqu'en 2001 : l'Irremplaçable s'est chargée des deux dernières années.) J'en suis à relire K 310, le journal de 2000, année de "L'Affaire".

Renaud Camus y est une sorte de Janus bifrons, d'une grande délicatesse (que l'on aurait tendance à prendre pour de la fragilité) et, juste après (ou juste en même temps), d'une force jouissive et combative, paraissant indestructible. Pour le premier "frons", ce passage, page 198, à propos de la sonate éponyme justement :

" J'avais acquis à Rome, il y a bientôt quinze ans, un premier enregistrement que j'aimais beaucoup, celui de Mitsuko Ushida. Je l'appelais ma "musique pour fermer les volets" - un moment toujours difficile, à la villa Médicis, tant il fallait de courage pour s'arracher au spectacle de Rome étendue sous mes coudes, au pied de ma tour, tous les dômes et toutes les altanes luisant dans la nuit, entre les collines coites et leurs pins parasols. Il n'y avait que Mozart, et ce Mozart-là, qui puisse compenser la disparition d'une telle image - laquelle était bien sûr beaucoup plus qu'une image : une odeur, une épaisseur de l'air, un enveloppement par son propre regard, par l'évidence invraisemblable qu'on est bien là. "

Un être aussi délicat, ayant besoin du soutien de Mozart pour fermer ses volets, va-t-il être capable de ferrailler avec une bande de soudards plumitifs, embabouinés de sang ? La réponse est oui. C'est l'ouverture d'un deuxième "frons". Démonstration page 204 :

" Nous en sommes au temps des coups de pied de l'âne, des tard-venus de l'insulte, des compisseurs de la onzième heure, des sadiques de commissariat, des cracheurs sur les tombes. L'ultime valetaille folliculaire se sent assez sûre d'elle pour m'expliquer le monde, à la manière forte. Ce Girard [éphémère journaliste d'un éphémère Événement du jeudi de triste mémoire, ndbf (1)] affecte de penser que d'invoquer Montaigne, dans son article, risque de m'irriter inutilement "puisque l'auteur des Essais descendait par sa mère d'une lignée de rabbins catalans et ne pouvait donc exprimer la France de carton-pâte à laquelle Camus réduit l'hexagone". Il me semble qu'on ne peut pas tomber beaucoup plus bas, mais on ne sait jamais..."

Mais si, on peut, pauvre cher, et vous le savez aujourd'hui, si vous ne faisiez que le soupçonner - ou le craindre - en cette année 2000.

Et puis, tiens, pour poursuivre la discussion du message précédent, je recommanderais ceci, à un nouveau lecteur de Renaud Camus, désirant savoir à quel genre de personnage il a affaire : coupler la lecture du Journal de l'année 2000 (K 310, donc) avec celle de Du sens, ouvrage majeur, qui complète, justifie, approfondit, répond (là, je suis emmerdé pour finir ma phrase, vu que j'ai empilé des verbes transitifs et intransitifs ! Si j'étais écrivain, je la referais entièrement...), prolonge le journal en question.

Et, après ça, ne venez pas pleurnicher qu'on ne fait rien pour votre bien-être, hein ! Sinon, c'est reconduction immédiate à la frontière...

(1) ndbf : Note du blogueur fou.




mercredi 25 avril 2007

I' m'énerve, ce Camus, i' m'énerve !




Là, je le dis tout net et sans fioriture : il faudrait que ça cesse ! Moi, je m'excuse, j'ai un travail à faire, de la doc à rechercher en urgence, je suis pharaoniquement à la bourre, et voici qu'en plus, en usant de sortilèges honteux et connus de lui seul, un écrivain gersois vient se mettre en travers (et même pas en Travers) de mon chemin pour me ralentir encore, voire pour le méchant plaisir de me voir rouler dans le fossé.

Non, ça ne peut pas durer, et je l'affirme bien haut : il y a des jours où Renaud Camus m'énerve...

Comme je vous le disais hier, je suis occupé à galoper d'un volume du Journal à l'autre, pour les besoins de ma prochaine production littéraro-ferroviaire. Ce que je cherche est assez précis et ne devait pas me prendre trop de temps : des descriptions de la campagne visible depuis les fenêtres de Plieux, au printemps. Vous voyez, je ne demandais pas la lune (sauf si c'est la Lomagne de nuit). Ç'aurait dû être bouclé en 48 heures, cette affaire-là. Mais je t'en fiche...

Lorsque j'ai ouvert K. 310, avant-hier soir, j'ai senti que mon petit train allait sortir de ses rails avant peu. Ça n'a pas manqué de se produire.

Déjà, au lieu de filer directement aux pages concernant avril, mai et juin, je me suis surpris à jeter un petit coup d'oeil - oh ! rapide... juste pour dire... - à janvier. Le temps que je constate être arrivé au 25 de ce mois, c'en était fait de moi, j'étais fichu, repris par ce damné livre, contraint, je le savais, de le relire tout au long. Et avec passion. Adieu la Lomagne, Plieux, les fenêtres, la lune : bonjour Renaud Camus.

Plus sérieusement (enfin, à peine...), ce volume du Journal (année 2000, celle de L'Affaire, je le rappelle pour les distraits ou les néophytes) atteint une intensité bien supérieure aux autres (mais il est vrai que j'ai relu ceux-ci beaucoup plus "distraitement"), intensité provoquée "naturellement", si je puis dire, par les événements hors norme qu'il relate.

Il y a un point culminant dans ce livre, presque immédiatement suivi par un down assez poignant - les deux ne se situant pas tout à fait sur le même plan, mais s'inter-pénétrant (oui, oui, je sais...) assez largement tout de même.

Le point culminant - dans l'ordre du drame - se situe à la page 217. Trois fils se nouent, implacablement. Depuis plusieurs semaines, le frère cadet de Jean-Paul Marcheschi a disparu, en Corse. D'après le billet qu'il a laissé derrière lui, tout porte à croire qu'il est parti dans la nature pour s'y suicider.

Le 28 mais, Marcheschi est à Toulouse, où est donné L'Oiseau de feu, de Stravinsky, ballet dont il a fait les costumes et les décors. L'après-midi même de cette représentation, il apprend, par un coup de téléphone de sa soeur que l'on aurait peut-être retrouvé le corps de Gérard (le frère). À cause d'un tournoiement de corbeaux au-dessus d'un certain point du maquis.

Corbeaux : tel est le titre que, au même moment, Renaud Camus s'apprête à donner à la partie de son journal 2000 qui concerne l'acharnement démentiel dont il est victime, et qui le conduit (il est alors à Paris, dans un minuscule studio du Front de Seine) à ne plus sortir de chez lui qu'à la nuit tombée, pour aller marcher dans l'île du fleuve la plus proche.

Tout se noue pour Marcheschi d'une façon telle qu'aucun scénariste, même médiocre, n'aurait osé l'imaginer - ou en tout cas l'écrire. C'est pourtant ces heures d'incertitude incandescente que l'artiste choisit (mais avait-il le choix ?) pour rédiger le plus magnifique plaidoyer en faveur de Renaud Camus qui ait été alors écrit. L'Inappartenance (tel est son titre) témoigne d'une intelligence, d'une profondeur d'esprit, d'une hauteur de vue, d'une qualité d'amitié, d'une rigueur spirituelle qui font que toute personne n'ayant pas un ami de cette qualité-là doit obligatoirement se dire qu'il a bien dû offenser Dieu à un moment ou à un autre de son existence.

Ouvrez K. 310, s'il vous plaît. Lisez les pages 217 à 222. C'est fait ? Bien. Relisez-les. Lentement. Coupez-vous des bruits du monde naturel, y compris le pépiement des oiseaux dans le soir naissant. Restez seul avec les mots de Renaud Camus, laissez-les résonner (ne raisonnez pas !), et vous saurez ce qu'est un écrivain - le contraire d'un phraseur, et je sais de quoi je parle.

On est là au sommet du livre. À son point de fusion. Mais le hasard veut que, huit jours plus tard, alors que cette curée abjecte continue, la seule vraie planche de salut sur laquelle le bouc émissaire pouvait encore se réfugier se fendille, menace de sombrer. Pour une histoire de suçon.

(C'est page 248, je vous laisse aller y voir. Entrée du 6 juin, Renaud Camus écrit : " Point le plus bas de la guerre : la ligne de front s'est effondrée, et cela sur le flanc que je croyais le plus sûr, celui dont je tirais tout ce que j'avais de force.")

Et, trois jours plus tard (page 257), ce texte qui s'adresse à nous, à moi, à vous sans doute, cette profession de foi dictée par la douleur - on est au coeur de la plus haute solitude et, en même temps, de la plus grande force :

Tout livre doit hurler à son lecteur : ne compte pour me connaître que sur toi. Ne me juge qu'avec tes propres yeux, et ton propre esprit. Cherche-moi par toi-même et cherche par toi-même les livres qui me suivront, comme ceux qui m'ont précédé. Ne m'oublie pas. N'oublie pas que je ne vis que par toi, et que tout est fait pour nous séparer. Ne compte pas sur le journalisme pour te parler de moi. À mon sujet, ne fais confiance ni à son silence ni à sa parole. Souviens-toi que nous sommes en guerre. Souviens-toi qu'il occupe entièrement le pays. Ne m'oublie pas. N'oublie pas mes frères. Souviens-toi que nous serons de plus en plus difficiles à trouver, selon toute vraisemblance - de moins en moins visibles, de plus en plus entourés de silence. Souviens-toi que nous prenons le maquis, eux et moi, et que nous retournons à la nuit, dont nous ne sommes sortis qu'un moment, deux ou trois siècles.

À présent, silence.







mardi 15 mai 2007



Renaud Camus vient au monde




La der des der ? La clausule ? Dernier bistrot avant le désert ? Si ma tante en avait ? Appelez ça comme vous voudrez, finalement. Si on veut s'amuser à paraphraser Céline, on va dire que ça s'est terminé comme ça :

Pour en revenir au garçon de Rochefort-Montagne, l'apprenti journaliste et poète, il s'est suicidé la semaine dernière.

Voilà donc la dernière phrase, à l'exacte et scrupuleuse moitié de la page 1601, du "Journal de Travers".

Je suis encore sous le coup de la fatigue, de la course que je viens de mener, si bien que je ne sais même pas si je vais pousser ce message à bout (à bout, je le suis, moi, c'est indubitable). Il est possible que la fatigue me prenne et que j'efface tout, faute de pouvoir dire les trois [Pause : par la fenêtre ouverte de mon bureau, j'entends les gémissements plaintifs de Swann qui veut rentrer à la maison. Mais Catherine, sans doute à cause du bruit de la télé, ne l'entend pas. Ou bien, elle fait la sourde oreille (malgré les appareils très coûteux dont elle est équipée...) parce qu'elle a la flemme de se lever.] ou quatre idées que ce torrent en furie, ce fleuve Congo m'a inspirées.

Des idées ? Même pas. Des excitations, des découragements, des tournoiements de l'esprit, de brefs instants de désespérance, des serrements de coeur, des plages d'ennui aussi, comme dans ma vie à moi, ou la vôtre probablement, des désirs de bondir à pieds joints dans le livre pour prendre ce jeune homme soit par la main soit par la peau du cou (j'ai dit : du COU...), afin de le secouer ou le consoler, c'est selon - et puis des agacements, des envies de le gifler, et juste après l'abandon total, la certitude qu'on ira jusqu'au bout avec lui, l'impression bizarre de connaître parfaitement ce parfait inconnu, ni tout à fait le même, etc.

On ne ressort pas indemne. Enfin, oui, sans doute, dans quelques jours, parce que l'existence quotidienne est là pour nous rappeler à l'ordre, au pas cadencé, à ce que vous voudrez. Le pas cadencé, c'est précisément ce qui n'existe pas, ici. On est dans la course - dans le halètement, je l'ai déjà dit. On ne sait pas après quoi on court, on ignore ce qui vous poursuit. Mais il y a des deux, c'est certain, et c'est un peu effrayant.

Cette course a son but, ou plutôt [Interruption : la voisine vient de fermer le volet de sa cuisine, après avoir dit un mot - incompréhensible d'ici - à l'un de ses chats. Dans le même temps, L'Irremplaçable a ouvert la porte à Swann, qui a disparu de ma vue, comme Balbec a disparu de ma vie - tout pareil.] sa raison d'être.

(Non, en réalité, "raison d'être" ne veut rien dire : j'ai écrit ça parce que, après l'interruption, je ne savais déjà plus ce que je voulais dire dans la phrase commencée. Et c'est bien fait pour moi, car le tronçon ajouté : "comme Balbec a disparu de ma vie", est là pour "faire bien", c'est de la pose, et, du coup, je perds le fil et mérite de le perdre : c'est le prix à payer du ridicule.)

Les vingt ou trente dernières pages du Journal de Travers sont la plus belle des récompenses pour celui qui a lu le livre en entier. N'essayez pas de tricher et d'aller directement à la fin ! Elles vous seraient muettes, complètement. En réalité, ce sont les cinquante ou soixante dernières qui sont admirables et poignantes.

C'est là que je regrette d'être ignare en musique, parce qu'il est évident que cette fin du livre est musicale, et presque uniquement cela - mais je n'ai pas les mots. Juste avant le final, le thème majeur (l'un des thèmes majeurs ?) fait un brusque retour fortissimo : la douleur amoureuse, la tension de la jalousie, le cloisonnement de l'être dans la souffrance impossible à partager : tout s'exaspère dans un crescendo d'autant plus inattendu que le thème en question paraissait résolu depuis un certain nombre de mesures, déjà.

On s'attend un moment à terminer sur ce paroxysme, ce vacarme suprême. On ne le souhaite pas, parce que c'est réellement éprouvant, mais on est juste lecteur, on n'y peut rien : la vie s'est déroulée comme ça, durant ces ultimes semaines...

Et puis, non. Survient une sorte de Höchste lust !, un apaisement, un retour en arrière, très loin en arrière - presque avant la vie.

Durant tout ce lent final, cet apaisement triste, Renaud Camus est à Chamalières, à Clermont. L'essentiel de ces pages est un dialogue entre sa mère et lui. Les cordes jouent à l'unisson, après le fracas des cuivres, de petites mélodies qui paraissent simples et rendent un son déchirant, précisément parce qu'elles interviennent après les déchaînements de l'orchestre livré à lui-même.

(Oui, c'est ça : dans les dernières pages, un chef apparaît. On ne sait pas qui il est, mais il semble reprendre les choses en mains.)

Le temps est ce monstre avec lequel Renaud Camus s'est battu durant mille six cent pages. Il est finalement dompté, d'une certaine manière, parce que l'auteur semble cesser de vouloir chevaucher sa crête, pour remonter à sa source. Le serpent de mer se segmente en petites anecdotes tranquilles et déjà anciennes - le dragon est vaincu par la parole de la mère.

Et des phrases admirables - je vous donne celle-ci :

Et nous étant dûment réjouis de la longévité des journalistes de la haute ville nous pénétrons, montant toujours, dans les Bois-Noirs qui méritent bien leur nom car ils sont aussi sombres que jamais.

Pour terminer (ce soir, juste ce soir, car j'ai coché d'autres pages, mais elles ne sont pas toutes dans la tonalité du jour), ceci (un peu plus haut, p. 1561) :

L'abandon de tout espoir, la résolution de se garer désormais des coups, le parti pris d'absence, de défaut, de silence, ne suffisent pas à abolir la tristesse, loin de là. Le hasard aura voulu que ce journal se termine sur la déroute sentimentale (...).

Ce n'est pas vrai. Il ne se termine pas sur cette déroute. Dans les ultimes pages, les derniers instants qui nous séparent de la date butoir prévue dès le commencement [19 mars 1977, jour de mes 21 ans... et je m'aperçois que ce journal correspond grosso modo à la pire année de ma vie...], on voit naître le futur Renaud Camus, celui que nous connaissons aujourd'hui.

Soudain, en quelques paragraphes, Warhol et Aragon s'éloignent, se brouillent, se diluent malgré eux, W. passe brusquement à l'arrière-plan - qui est juste le plan du passé -, les tricks bien vivants durant ces centaines de pages se figent sagement dans l'oeuvre écrite.

Renaud Camus peut venir au monde.





jeudi 17 mai 2007


Le Relais 2 x 1600




" Les mariages. Unions réussies : 5 % ; arrangements à l'amiable des coeurs et des intérêts : 60 % ; ratages : 30 % ; enfers : 5 %. " (Paul Morand - Journal inutile, p. 680.)


Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais les catégories indiquées me semblent tout à fait justes, alors que je trouve les proportions périmées - ou datées, si l'on veut. 60 % d'arrangements à l'amiable ? Certainement pas !

C'est totalement out, les arrangements à l'amiable ! Maintenant, on divorce à la moindre contrariété (en prenant bien soin de rester amis, pour les enfants), on se remarie dans la foulée avec quelqu'un d'autre (rien retenu, rien appris) et l'on forme ainsi, sur une vingtaine d'années, de jolies familles recomposées dont les enfants feront la fortune des psychanalystes d'ici quelques années, et peut-être même déjà maintenant.

Personnellement, je suis pour l'interdiction absolue du divorce, dans le cas de couples avec enfants. En revanche, j'approuverais ardemment toute mesure destinée à faciliter des adultères discrets et compensatoires. Je crois que je vais écrire à M. Sarkozy en ce sens, dès que vous aurez le dos tourné.

À part cela, le journal de Morand est un livre superbe, d'une grande intelligence, avec ses côtés agaçants, et d'autres sans doute violemment urticants pour les bonnes âmes de la gauche-marchébiau. Les trois dernières années s'assombrissent, après la mort de sa femme, et il y a de très belles notations sur Hélène Soutzo.

Hélène Soutzo faisait partie de la famille princière roumaine Bibesco. (Antoine Bibesco, ami de Proust, très fier de son immense domaine de Roumanie, aimait dire : "L'Orient-Express met plus d'une heure à me traverser.") C'était une femme de grande culture, aux idées très arrêtées apparemment. Elle disait par exemple : "Un homme qui ne trompe pas sa femme n'est pas un homme."

[Chères lectrices, je vous laisse pour méditer cette forte sentence quelques secondes...]

Reprenons. Il y a une sorte de valeur ajoutée à ce Journal inutile, non prévue par l'auteur, et ce sont les effets de résonance, les échos qui se produisent entre lui et le Journal de Travers. Déjà, à une dizaine ou une quinzaine près, ils sont de la même importance : 1600 pages.

Ensuite, peu de mois avant de mourir, Paul Morand met fin à son journal, quelques jours après que Renaud Camus a commencé le sien. On peut y voir une sorte de passage de témoin, comme dans une épreuve de relais : les deux athlètes courent un moment côté à côte, l'un décélérant, l'autre montant en puissance.

Ils ont souvent, bien que près de soixante ans les séparent, les mêmes bougonnements, les mêmes emportements, les mêmes déplorations du monde tel qu'il disparaît sous leurs yeux. (Encore que cet aspect ne soit pas très marqué dans le Journal de Travers, moins en tout cas que ce qu'il deviendra par la suite, dans le journal "ordinaire".)

Enfin, ils se rejoignent par ces notations douloureuses, parfois déchirantes sur l'absence, le manque, le regret - l'un de l'amant qui s'éloigne, l'autre de la femme disparue.

Pour ne pas vous laisser sur une impression de tristesse, une dernière citation, anecdotique, mais qui m'a fait sourire (entrée du 21 décembre 1975) :


" On a vendu cinq lettres de Pierre Benoît sur l'accident d'auto (1929) qu'il avait eu en compagnie de Claude Farrère. À l'époque, un communiqué de presse avait dit : ' Monsieur Claude Farrère a été blessé à la tête ' ; à quoi Giraudoux avait ajouté : ' Rien d'essentiel n'a été atteint.' "






dimanche 20 mai 2007

Madame de Véhesse, squatteuse d'églogue




La cinquième églogue de L'Amour l'Automne, troisième volume de Travers, de Renaud Camus est un ensemble de textes faisant tous 937 signes, chacun précédé d'un titre composé d'un mot et son article. Les liens entre ces textes sont nombreux, très nombreux ; si nombreux que, dans un premier temps, en tout début de lecture, ou en cas de lecture distraite, ils apparaissent totalement dépourvus de lien.

Et c'est dans l'un de ces textes, à la page 352, que, profitant de l'inattention générale, Madame de Véhesse a choisi d'aller se loger, sans personne pour se porter garant et sans les deux mois de caution. Vous ne me croyez pas ? Voici la preuve :


" À l'offre qu'il a reçue d'exposer dans les locaux mêmes de l'ancien bagne Marcheschi est contraint de ne pas donner suite, car on s'est avisé que ses cires, ses figures, ses papiers et ses écritures, là-bas, à cause du climat, seraient réduits en cendres, ou peut-être en charpie, plutôt, cela en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire : néanmoins demeurent en son oeuvre des traces abondantes de ce projet abandonné, comme en témoigne l'exposition "Quartier de la transportation", dont la pièce la plus significative, sans doute, est le grand diptyque Le Fleuve Maroni, composition quasi monochrome, et abstraite, si l'on veut, mais après tout pas plus abstraite que les eaux frémissantes du dernier Monet, auxquelles elle ne peut pas ne pas faire songer, même si du pinceau de feu ne procède qu'une matière sombre, au demeurant si belle qu'elle fait un fond de rêve pour les portraits photographiques qu'on est tenté de prendre là. "


Pour ce qui est des variations sémantiques que vous pourriez être tentés de faire, à propos de "squatteuse d'églogue", vous en êtes généreusement dispensés...




samedi 26 mai 2007


Sécession chez les Goux




C'est la grande question qui agite, torture, mine tous les Camusiens, de souche comme Madame de Véhesse, ou immigré de la première génération comme votre serviteur polygraphe.

Doit-on, parlant du département N° 32, prononcer Gère, suivant le magistral enseignement qui nous est dispensé, ou Gerce, comme le font 90 % des hommes et des femmes qui ont eu l'étrange idée d'aller naître et de vivre si loin de Tours et de ses incomparables rillettes ?

Vais-je devoir, à mon tour, avec le risque de voir se courroucer le Maître ou de perdre d'un coup tous mes lecteurs gersois, prendre position dans cette ravageuse controverse ? Comme dirait ce bon Martin-Chauffier : Rassurez-vous, je m'en garderai bien. Simplement, si notre Grand Églogueur Traversier pouvait effectuer un petit saut de puce du côté du Lot-et-Garonne, ça simplifierait quand même bien la vie de tout le monde.

De tranchage de question, il ne sera donc point parlé ce soir. En revanche, je puis apporter au débat un éclairage nouveau et - qu'on me pardonne - assez personnel, susceptible d'en mieux montrer l'effrayante complexité et les conséquences à peu près incalculables.

Depuis au moins Louis VI le Gros, si ce n'est Robert II le Pieux (ça, c'est pour faire réviser la Schtroumpfette), les bonnes gens de ma famille paternelle s'appellent Goux, prononcé Gou. C'était sans histoire, admis de toute éternité et destiné à durer autant qu'elle (l'éternité). En réalité, ce bel édifice de tranquille assurance onomastique (comme disait John Lennon...) allait sérieusement se lézarder un certain jour de 1950.

On s'en souvient peut-être, c'est l'année où Daniel, 18 ans, futur père du petit Didier, s'engage dans l'armée de l'air. Sa première vraie surprise dans ce nouveau milieu - en dehors du fait qu'il est payé avec un lance-pierre de faible portée - est qu'il devient, pratiquement du jour au lendemain Daniel Goukse.

On s'imagine bien que, au moins dans les premiers temps, il a tenté de rectifier. Peine perdue : les militaires étant gens de certitudes ancrées, même lorsqu'ils ne sont pas dans la marine, il est resté Goukse durant les quelques décennies où il s'est usé à défendre notre beau pays.

Parfois, il lui prenait des velléités de rébellion et il se présentait en tant qu'adjudant (par exemple) Gou. Un nuage d'incompréhension passait au-dessus des têtes calottées ou casquettées (suivant qu'on était en grande tenue ou non), jusqu'à ce qu'un sourire illumine l'un des visages : " ah ! Goukse ! "

On pouvait au moins penser que cette plaisanterie cesserait le jour où Daniel prendrait sa retraite. Mais voilà que mon frère cadet, je ne sais plus trop à quel âge, a commencé à se présenter lui-même comme étant Philippe Goukse - et qu'il continue encore aujourd'hui. Remarquez, c'est moins grave, dans son cas : vivant en Angleterre, il doit probablement voir notre noble et bref patronyme totalement broyé, malaxé, concassé par les Outre-Manchots.

Tout de même, lors de nos dîners familiaux, il y a autour de la table cinq personnes qui se regardent avec toujours une certaine méfiance : trois Gou d'un côté, deux Goukse de l'autre - j'vous dis pas l'malaise.

Alors, vos petites histoires de Gère et de Gerce, quand on supporte un drame pareil depuis près d'un demi-siècle, une telle déchirure perpétuellement à vif, vous me permettrez d'en rigoler doucement.


Mais je parle, je parle, alors que j'ai encore prévu d'aller écouter une symphonie de Saint-Saen, et quelques chansons de Georges Brassen : si ça continue, je ne vais même plus avoir le tempse.




mardi 29 mai 2007



Les Tontons églogueurs




La scène se passe dans une grande bâtisse de la région parisienne, entourée d’un parc clos de murs. Bernard, Lino, Jean et Francis, rentrant assez tard dans la soirée, ont la désagréable surprise de constater que la jeune fille de la maison a invité une bonne cinquantaine d’amis. Ils occupent toues les pièces, où ont lieu différentes lectures à haute voix, d’auteurs justement célèbres : Marc Lévy, Paulo Coelho, Philippe Sollers, etc. Écoeurés, nos quatre compères sont contraints de se réfugier dans la cuisine. Là, Francis, le comptable du groupe, ouvre sa mallette : elle est pleine de livres de Renaud Camus. À ce moment, entre Robert, le majordome anglomane. Il jette un coup d’œil au contenu de la mallette.

Robert : Ah ! on a ressorti le vitriol ? Ça va rajeunir personne… (il explique aux autres :) Ça remonte à l’époque de Barthes et Ricardou. On a dû arrêter la fabrication : y a des lecteurs qui devenaient fous, ça faisait désordre…

(Pendant ce temps, Francis distribue à chacun un exemplaire de L’Amour l’Automne.)

Lino (feuilletant rapidement le volume) : Il a pourtant l’air honnête, comme ça, à première vue…

Bernard (l’air hébété, après avoir lu quelques pages) : Y a pas à dire, c’est du brutal !

Lino : J’ai connu une certaine Madame de Véhesse qui en lisait au petit-déjeuner, alors… (Il lit à son tour, pâlit brusquement) Faut reconnaître que c’est plutôt une lecture de normalien…

Jean (après avoir lu également) : J’y trouve comme des relents de références littéraires…

Robert : Y en a.

Bernard (le sourire de plus en plus flottant, s’adressant à Lino) : Tu sais c’que ça m’rappelle ? Ces petites choses qu’on lisait vers les années 75 – 76, dans une taule de la rue du Bac. Comment ça s’appelait déjà ?...

Lino : Échange. Ça s’appelait Échange !

Bernard : T’as connu ? Tu l'as lu ?

Lino (l’air indigné) : Si j’ai lu Échange ? Il m’demande si j’ai lu Échange !

(Entre une jeune fille. Elle avise la mallette et avance la main en direction de son contenu.)

La fille : C’est quoi ces bouquins ? Je peux voir ?

Francis (refermant brutalement la mallette et hurlant) : Touche pas aux Églogues, salope !!!

Jean (bredouillant, les yeux presque complètement fermés) : Vous aurez beau dire, y a pas que des références littéraires, là-dedans…


Ils lisent tous encore quelques pages, avant de s’écrouler en avant, le nez dans la sixième églogue.




Veillez donc, car vous ne connaissez ni le jour ni l'heure



L’un des reproches que font aux journaux d’écrivains ceux qui prisent peu ce genre tient à leur caractère répétitif, pour ne pas dire ressassant. Aspect qu’il n’est pas question de nier, surtout dans le cas d’écrivains à qui « il n’arrive jamais rien », dont la vie se situe soit tout à fait en retrait de l’agitation du monde – et notamment du monde des lettres –, soit en ses marges : je pense dans ce dernier cas à Paul Léautaud, et, pour le premier, à Renaud Camus, dont le dernier volume du journal, L’Isolation (année 2006) vient tout juste de paraître, et dans la lecture duquel je suis plongé depuis hier. Or, je me demande si ce n’est pas cet aspect itératif qui, à l’inverse, séduit ceux qui se délectent de la “forme journal”. Tout bonnement, peut-être, parce qu’une lecture un peu plus attentive, ou empathique, et surtout menée sur la durée, permet de s’apercevoir qu’il ne s’agit pas de ressassement (le mot n'existait pas, voilà une bonne chose de faite) pur et simple.

En dehors des événements concrets qui peuvent survenir dans son existence – et qui surviennent en effet toujours, à un moment ou l’autre –, le diariste a pour principal matériau le regard qu’il pose sur le monde l’entourant, c’est-à-dire ce monde lui-même, passé au filtre du regard et de l’esprit. « Comme tous les écrivains », dira-t-on. Sans doute, mais à la différence que, là, et à moins de tricherie postérieure, face au journal qu’il tient, l’écrivain “travaille dans l’instantané”, si l’on peut dire ; il est une plaque sensible qui, quasi simultanément, enregistre et restitue. Par conséquent, s’il se trouve davantage “photosensible” à tel et tel thèmes plutôt qu’à d’autres, ceux-là reviendront immanquablement, jour après jour, une année devant l’autre, hanter les pages du journal.

Mais pas à l’identique. Pour le lecteur endurant, régulier, fidèle, le lecteur “de longue durée” (la durée même du journal, qui ne coïncide pas forcément, et même presque jamais, avec le temps réel du lecteur), vont apparaître des glissements de terrain, des changements de perspectives. Sur un paysage mental donné, qu’un lecteur pressé tiendrait trop facilement pour figé, des collines vont se déboiser, des parcelles soigneusement cultivées quelques années plus tôt retournent à une semi-friche ; et telle dépression de terrain à peine perceptible s’apprête, sans que le lecteur ni peut-être l’auteur n’en sache encore rien, à se transformer en gouffre : où l’on retrouve le thème cher à Renaud Camus de la “cavatine” (du latin cavare, creuser).

Restons avec Renaud Camus, justement, et à ce journal 2006. Dans son cas, l’affaire se complique et le jeu de miroirs devient vite labyrinthique (curieuse image…). Car chaque tome constitue une sorte de navette temporelle, un “sas multi-passages” (passage, bien sûr… On peut se demander si toute l’œuvre de Camus, ou au moins une forte partie d’elle, constitue autre chose qu’un gigantesque passage à voies multiples) qui permet de circuler non seulement entre les époques, mais aussi à l’intérieur de l’œuvre elle-même.

Entre les époques, c’est l’évidence même. Circulation première, entre le moment de l’écriture au jour le jour et celui où le lecteur entre en action, à la fois ultérieurement et rétrospectivement. Circulation seconde aussi, en raison de l’existence même du journal. Ainsi, dans ce journal 2006 que nous lisons en 2009, il est longuement question du journal 2002 (Outrepas) qui vient de paraître, mais aussi de celui de l’année suivante (Rannoch Moor) que l’auteur s’occupe à mettre en forme pour la publication (avec, bien entendu, son cortège de micro-paranoïas relatives à Claude Durand, Hélène Guillaume, les promesses de l’un, les silences de l’autre, etc.).

La “navette” permet aussi de circuler à l’intérieur même de l’œuvre, dans celle qui s’écrit parallèlement au journal, dans celle qui est sur le point de paraître et dont il faut relire et corriger les épreuves, mais aussi et surtout dans celle à venir ; dans des contrées encore très brumeuses, possiblement lointaines, qui peuvent ne jamais être atteintes et auxquelles l’écrivain lui-même n’a peut-être nullement songé. C’est là que la répétition, le ressassement prennent leur sens ; là que les changements dans les paysages écrits révèlent ceux qui ne le sont pas encore, et les autres qui seront bientôt sinon désertés du moins fréquentés de façon moins obsessionnelle ; là que le journal se mue en laboratoire de l'œuvre.

Dans les cent premières pages de L’Isolation, Camus parle beaucoup et souvent, sans craindre même de se répéter (mais à la manière dont une variation “répète” le thème), de tous les phénomènes qu’il observe concernant l’abaissement de la culture ; il scrute avec une sorte de délectation morose les plus petits signes trahissant son agonie. Certes, ce thème était déjà là les années précédentes, ô combien. Mais, en ces premiers mois de 2006, ils deviennent littéralement envahissants – une explosion de métastases. Pour filer la métaphore médicale, il y a menace de tumeur maligne, il va falloir envisager l’opération, l’ablation. Et, où un simple “passant” diagnostiquerait une banale obsession stérile, voire légèrement radoteuse, le lecteur comprend qu’en effet la “tumeur” ne tardera pas à être extraite ; et il sait déjà – parce qu’il était présent en salle d’opération – qu’elle a pour nom La Grande Déculturation, livre paru de fait en 2008.

Ces thèmes que l’on dit récurrents, récurrents mais mouvants, glissant les uns sur les autres, se combinant, ne sont pas en nombre clos. Dans L’Isolation en apparaît un que je pense être nouveau dans l’œuvre, et en particulier dans le journal : celui moins de la mort que du vieillissement, du “temps qui reste”. Le thème surgit à l’entrée du 4 mars, lorsque l’auteur apprend la mort brutale de Philippe Muray. Muray dont Camus souligne qu’il n’avait qu’un an de plus que lui. À partir de là, c’est comme si un voile se déchirait (pardon pour la banalité de la formule…). Avec une sorte d’innocence, de naïveté non feinte, et somme toute assez émouvante, Camus semble découvrir que, malgré la médecine de l’époque, nul n’est assuré de vivre au moins jusqu’à 85 ans. Et que, donc, l’œuvre encore à venir n’est nullement à l’abri d’une catastrophe. Pour le lecteur, l’impression la plus forte est celle d’un homme, d’un écrivain se trouvant confronté pour la première fois (pour la première fois sérieusement, avec des indices concrets : mort des autres, ennuis de santé, etc.) à la possibilité de l’inachèvement.

(À ceux qui pourraient s’étonner de ce que je viens de qualifier, faute de mieux, d’innocence ou de naïveté, il convient peut-être de rappeler l’existence de ce personnage essentiel (quoique aux apparitions épisodiques) dans le corpus camusien : la mère de l’écrivain, toujours de ce monde. Il doit être plus difficile de voir sa propre mort à un homme qui a encore sa mère, parce qu’elle fait rempart entre elle et lui.)

Ensuite, le thème revient en de multiples occurrences – au moins jusqu’à la page 223 où je me suis arrêté pour tenter d’écrire ce texte. Ce n’est probablement pas par hasard non plus qu’à cette même période apparaît, chez Renaud Camus, l’exergue tiré de saint Matthieu : Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure. Et, de même que répétitions et variations autour de l’agonie de la culture, de son enfouissement aux catacombes, déboucheront bientôt sur La Grande Déculturation, le lecteur, attentif et rêveur tout à la fois, se prend à espérer lire, vers les années 2010 ou 2011, une sorte de De senectute camusien. Dont nul ni l’auteur ne peut connaître encore le jour ni l’heure.





Le terrifiant virus de la grippe églogale



Ça y est, chus pogné ben raide, comme dirait un Québécois ! Ayant terminé L'Isolation – journal 2006 (dont je compte reparler ici : vous ne vous en tirerez pas comme ça...) il y a deux jours, je pensais avoir plus ou moins payé mon tribut camusien jusqu'à la fin de l'été. Sauf qu'à force de voir l'auteur se démener pour terminer dans les délais impartis L'Amour l'Automne, je n'ai pu résister à l'envie malsaine de me replonger dans ce cinquième volume des Églogues, paru en 2007.

Pourquoi “malsaine” ? Parce qu'à chaque fois que j'ai tenté de lire l'une de ces églogues (ex logos...), ou que je l'ai lue effectivement, ce n'a jamais été sans y couler à pic ou, au mieux, y boire de très copieuse tasses – bref, de me sentir parfaitement idiot face au texte énigmatique, dense, bifurquant jusqu'au vertige et à la folie, obéissant à des règles que l'on devine d'autant plus strictes qu'elles nous échappent à peu près complètement. Dans ce cas, s'immerger à nouveau dans une telle mer démontée relevait au mieux du masochsime, au pire de la pulsion suicidaire. Et pourtant, surprise, cette fois, je surnage. J'ai l'eau au ras des naseaux, je sens des forces obscures prêtes à me saisir par les pieds afin de m'entraîner par le fond, mais enfin, pour l'instant, fluctuam nec mergor.

Même, dans ce brouillard qui tend à me repousser avec dédain vers les conforts de la côte, je commence à apercevoir parfois telle lueur pâle et giratoire d'un phare (Promenade au phare), à isoler l'appel lointain d'une corne de brume. Mais, sachant que je n'ai encore parcouru que 76 des 530 pages du livres, j'ai tout de même ceint, par précaution et modestie, ma petite bouée à tête de canard.

Il reste que, à la page 49, je suis resté un long moment arrêté sur ces deux courtes phrases qui, plusieurs minutes durant, m'ont empêché de poursuivre, à cause de l'abîme de mélancolie vague dans lequel elles m'ont plongé :

L'ombre est maintenant tout à fait installée entre les livres. Pourtant le vieil homme ne s'en aperçoit pas, et demande qu'on lui fasse la lecture.

Elles font bien sûr référence à Jorge Luis Borges (dont il est déjà question quelques pages auparavant), mais elles me semblent en outre avoir le pouvoir étrange de plonger insidieusement, quoique avec beaucoup de délicatesse et de douceur, le lecteur dans une nuit semblable à celle où trône le grand Argentin.

Ensuite, le courant m'a entraîné ailleurs.

9 commentaires:

  1. ... "rêve étrange et pénétrant"...

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  2. commentaires superflus:

    ça me rappelle la mort de ma colombe qui a croupi 27 ans dans sa cage. Ni libérable (elle se comportait comme une poule qui revenait toujours vers sa cage) Ni mangeable. Je n'ai jamais osé la regarder dans les yeux; les larmes venaient rien que d'y penser. C'était un "cadeau" de Tatie Danielle. Pas à moi qui avais déjà des perruches. Mais comme ça meurt vite de maladies, mon frère a voulu échangé sa colombe contre mes perruches. Il avait tout compris, lui. Quel cadeau !
    A propos de l'ours blanc, oui, j'ai bien vu ça: http://www.arte.tv/fr/Videos-sur-ARTE-TV/2151166,CmC=2347664.html
    sinon, la scission sur la photo, les espaces, la croix etc... Pas de résumé possible....
    Didier

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  3. Mais comment diable avez-vous fait pour atterrir ici ?

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  4. c'est à n'y rien comprendre

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  5. j'ai trop de questions, pas une ne vient

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  6. merci ne suffit pas, je ne sais pas quoi répondre

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  7. rien, faut que je lâche

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  8. Bonjour, je voulais juste relever deux phrases dans Charlot Boulanger: (ligne: 45; C'est moi qui souligne):
    :"Pour se venger discrètement de notre occupation? Possible...'
    Cette affaire de boulangerie disparue est d'autant plus surprenante qu'elle était restée jusque là complètement inconnue.
    De cette histoire, je vais tenter donc d'abord de rappeler les faits essentiels, c'est-à-dire ceux
    dont on est sûrs. Ce n'est pas chose facile, pour deux raisons au moins, dont chacune a son
    importance et sa signification. D'abord la vie de cette boulangerie reste pour vous, malgré ces
    documents, étrangement lacunaire, atopique, difficile à reconstruire, même dans les faits les
    plus matériels.
    Pourtant, ce que nous apprenons, vous le recueillez bien sous la plume même de la principale intéressée: la boulangère?

    voili voilà. Et pis sinon ya ça:

    (ligne 53):"une volonté absurde de violenter le cours des choses..."
    Cela m'évoque J. Lacan, "Le transfert dans sa disparité subjective, sa prétendue situation, ses excursions". Séminaire
    du 2 décembre 1960, in Stécriture, n°2, p.83.

    Intéressant non?

    bisou bisou

    Soso la Boissière

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  9. Comment kes la pèt la taspé !

    (De Miton)

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