Or, voilà que, une lectrice s’étant proposée pour juillet, il ne restait plus qu’août à pourvoir : la chose devenait possible, pour peu que je réussisse à grapiller une voire deux semaines de vacances durant cette période. Candidature fut donc posée, et immédiatement agréée par le maître des lieux. Dans l’intervalle, je parvins à m’arroger trois semaines de congés, je ne devrai donc revenir à Paris qu’entre le 11 et le 15 août, pour y accomplir mon glorieux devoir de salarié de la presse. Tout cela se déroulait dans le courant du mois de juin.
Aujourd’hui, le pied du mur est en vue. Catherine a la tête dans les bagages, dressant fébrilement des listes de choses “indispensables” à emporter, cependant que je me demande – et elle avec – ce que nous allons bien pouvoir raconter aux visiteurs qui se présenteront à la porte du château. Car, sauf le mardi, la maison est ouverte aux visites tous les après-midi : c’est notre seule astreinte. Ah, non : après le 15 août, nous devons récupérer Orage et Ottokar, les deux frères labradors, et faire en sorte qu’ils soient toujours vivants au retour de leurs maîtres. Mais enfin, puisqu’il y aura déjà Swann et Bergotte, nous n’aurons qu’à nous transformer en châtelains chefs de meute, et le tour sera joué. Nous n’en sommes pas là.
Catherine a posé les premiers jalons du séjour gersois en me faisant demander à la personne nous précédant à Plieux en juillet quelques renseignements d’ordre très pratique, notamment concernant les équipements de cuisine, sujet sur lequel l’Irremplaçable plaisante assez peu. Il nous a été diplomatiquement répondu qu’il s’agissait d’une “cuisine de garçons” ; comprenez : offrant en matière de batterie un peu moins que le strict nécessaire, pour qui prétend faire chanter les papilles deux fois par jour. D’où les listes fiévreuses que Catherine s’emploie à dresser depuis trois jours.
L’autre grande affaire nous occupant l’esprit est que nous avons prévu de partir à deux voitures, principalement à cause des chiens qui occupent tout le coffre de la mienne, mais aussi pour plus de commodités lors de ma semaine parisienne. Catherine fera le trajet en deux jours – jeudi et vendredi, avec halte nocturne à Argenton-sur-Creuse – ; et moi d’une traite, le vendredi. Mais où se retrouver ? À quelle heure doit-elle partir d’Argenton, sachant que j’aurai quitté le Plessis vers six heures du matin, de façon à ce que nous arrivions néanmoins ensemble à Plieux ? Il y a les portables, bien sûr. Seulement… seulement… Si l’un de nous appelle d’une aire de repos, l’autre, au volant, ne pourra pas répondre (on ne rigole plus avec les points de permis…). Bien sûr, il lui suffira de s’arrêter à l’aire suivante pour rappeler. Mais, alors, le premier aura probablement repris la route et, à son tour, sera dans l’impossibilité de prendre la communication.
Bref, à trois jours de la plongée dans le grand bassin, notre affaire commence à prendre des allures de “Les Bidochon en vacances”…
Samedi 1er août, quatre heures de l’après-midi. – Nous sommes arrivés à Plieux hier en milieu d’après-midi, moi venant du Plessis-Hébert (775 km très exactement) et Catherine d’Argenton-sur-Creuse, donc. Le miracle est que les Bidochon sont finalement arrivés – sans s'être téléphoné – à moins d'un quart d'heure d'intervalle. Nous avons été accueillis par Mme G., qui a fait la châtelaine au mois de juillet, et qui aurait volontiers joué les prolongations, de son propre aveu. Du reste, ce matin, au moment du petit-déjeuner pris dans le jardin, Catherine et elle ont décidé qu’il leur fallait absolument persuader Renaud Camus et M. Pierre de repartir au fin fond de la toundra scandinave l’été prochain, afin de pouvoir réinvestir les lieux. Au besoin en ourdissant complot pour leur forcer un peu la main. Pas sûr que ça marche…
Hier soir, Mme G. et nous avons passé une soirée un peu étrange à l’auberge de Gramont, où nous fûmes cordialement mal reçus, si je puis me permettre, la serveuse puis le patron essayant de nous persuader que toutes les tables de la terrasse étaient réservées, alors qu’à huit heures et demie, deux seulement sur une dizaine étaient occupées. Après l’intervention musclée de l’Irremplaçable, on nous accorda – mais de mauvaise grâce – le droit de dîner dehors. Où aucun autre convive ne se présenta plus. Quelques minutes plus tôt, au moment de la commande, premier sketch inquiétant. Mme G. ayant choisi un confit, Catherine un magret grillé et moi du canard en daube, la même serveuse est revenue nous demander si nous ne pourrions pas choisir tous les trois le même plat, afin de faciliter le travail en cuisine. Le plus surprenant est que nous ayons accepté d’obtempérer. Mais enfin, ensuite, la soirée fut chaleureuse, animée, fort agréable.
Depuis ce matin, donc, nous voilà les maîtres de Plieux, et c’est installé au bureau du “patron” que j’écris ces lignes : les écrivains se suivent dans ce fauteuil, comme dans ceux de l’Académie, mais hélas ils ne se ressemblent guère. Depuis deux heures, Catherine et moi stressons un peu en attendant notre premier éventuel visiteur. Je suis bien certain qu’après ce baptême, toute nervosité disparaîtra, encore faut-il que le baptiste daigne se présenter. Pour l’instant, personne. J’ai passé la seconde moitié de la matinée (la première, c’était pousser le chariot à l’Intermarché de Lectoure…) à faire plusieurs fois le tour des salles, avec un main le memorandum à nous laissé par M. Pierre. Pour ce qui est des questions sur le château lui-même, je crois que je serai à peu près à la hauteur – sauf à tomber sur des spécialistes de l’architecture militaire gasconne au XIVe siècle. J’ai plus de mal à retenir le nom des différentes œuvres de Marcheschi exposées ici. Mais enfin, ça devrait venir rapidement, je suppose. Pendant que j’écris cela, Catherine est précisément occupée à cette révision que j’ai faite ce matin. Du reste, je crois que je vais m’offrir un tour supplémentaire, pour tester mon savoir tout neuf.
Dimanche 2 août, sept heures moins le quart du soir. – C’est fait : nos premiers visiteurs sont venus, ont vu et sont apparemment repartis satisfaits de notre prestation. Le premier était un monsieur seul, qui s’est confondu en excuse de l’être (seul), et qui, dans un premier temps, voulait même attendre “un quart d’heure” dans le jardin pour se joindre aux visiteurs suivants. C’est moi qui menais la visite, Catherine y assistant pour “réviser”. Elle n’a pas pu réviser longtemps puisqu’un groupe de trois personnes est arrivé alors que nous allions passer du premier étage au second : il a bien fallu qu’elle s’en occupe. Après le départ des uns et des autres, nous nous sommes aperçus que nous étions très soulagés d’avoir passé cette épreuve. Du coup, je me suis plongé dans les Demeures de l’esprit « Angleterre II ». Dont j’ai été tiré par la cloche vers cinq heures et demie : deux jeunes femmes, dont l’une de Saint-Clar, déjà venue visiter Plieux il y a quelques années (elle nous dira d’ailleurs qu’alors la visite était « libre » ce qui me surprend un peu). Toutes les deux se sont montrées très intéressées par les Marcheschi. Elles sont restées environ une heure, désirant revoir le premier étage après être passées au second, tout à fait agréables : s’il n’y a que des visiteurs de ce type, ça devrait aller.
Le groupe de trois, celui d’avant, se composait d’un homme relativement âgé, d’une jeune femme qui semblait être sa petite-fille et d’un enfant d’une dizaine d’années (ou douzaine : je ne suis pas expert…). Visiblement, les œuvres ne l’intéressait nullement, il ne les voyait pas et, ce qui est plutôt sympathique, ne se croyait pas du tout obligé de feindre l’intérêt. D’autre part, dès que je lui indiquais quelque chose concernant l’architecture du château, il enchaînait une fois sur deux par un « ah ben, c’est comme avec ma maison… » tout à fait réjouissant.
Hier soir, prenant l’apéritif dans la salle des pierres, Catherine et moi avons vécu l’expérience d’un bel orage, et une autre avec Calme bloc, la sculpture de Marcheschi. Mais j’en parlerai demain ou plus tard : là, il commence à faire soif.
Lundi 3, onze heures du matin. – Ce matin, nous avons fait la connaissance de Céline, plaisante jeune femme qui vient ici toutes les matinées afin de faire tourner la boutique et en assurer l’intendance. Catherine, elle, a filé à Lectoure pour y faire provision de produits anti-puces : depuis hier, Bergotte se gratte comme une damnée. Quant à moi, je suis censé commencer le synopsis du prochain BM et, au lieu de, je babille ici pour ne rien dire. D’après Céline, Orage et Ottokar s’entendent assez mal avec les autres chiens : ça promet pour l’après-15 août…
En réalité, je me sens encore très nettement étranger ici, après deux jours, et ai le plus grand mal à me concentrer sur quoi que ce soit. Je peine même à lire autre chose que le journal, ce qui est un comble quand on sait dans quelle bibliothèque superbe je suis installé. Je suppose (et espère) que cela va passer rapidement. Ne serait-ce qu’en raison du travail que je dois absolument faire : plusieurs articles pour FD et au moins la moitié du BM à rendre le 15 septembre.
Ce matin, le temps étais gris et frais. Le ciel se dégage petit à petit et “on” nous annonce de grosses chaleurs pour demain. Par conséquent, sur les conseils avisés de Céline, nous avons ouvert de nombreuses fenêtres afin de créer des courants d’air destinés à emmagasiner de la fraîcheur pour plus tard.
Mercredi 5 août, dix heures et demie du matin. – Nous sommes ici depuis à peine cinq jours et j’en ai déjà deux de retard dans ce journal : l’affaire se présente mal (sans même parler du synopsis BM, au point le plus mort qui soit). Essayons de combler, donc. Lundi, un seul groupe de visiteurs, vers quatre heures, mais qui nous a instantanément fait venir les mains moites et la bouche sèche, puisqu’il se composait de trois jeunes adultes (deux femmes et un homme, la trentaine) et de QUATRE enfants dont les âges s’échelonnaient approximativement (je ne suis pas puériculteur, faites excuse…) entre quatre et huit ans. Finalement, tout s’est déroulé à merveille. Les enfants étaient tranquilles et bien élevés, les adultes très intéressés par ce qu’ils voyaient et entendaient – on peut même pousser jusqu’à l’enthousiasme, en ce qui concerne les œuvres et la manière de travailler de Marcheschi. Finalement, leur visite aura duré près de deux heures, alors que le “modèle courant”, si j’en juge par notre courte expérience et ce que nous en avait dit Mme G., serait plutôt d’une demi-heure à trois-quarts d’heure. L’une des deux femmes a même acheté le volume “Sud-Ouest” des Demeures de l’Esprit, ce dont je me suis trouvé absurdement fier.
Petite anecdote, à leur propos : les parents avaient autorisé les enfants à choisir pour eux-mêmes une carte postale chacun, ce qu’ils ont fait. Remplissant son chèque pour le livre, la jeune femme me précise qu’elle préfère régler les cartes à part et en liquide. Soit. Sauf que, ensuite, nous nous sommes remis à parler de Plieux, de Camus, de Marcheschi ; et c’est seulement après leur départ que nous nous sommes avisés que les maudites cartes n’avaient pas été payées. Voilà donc une visite qui m’a coûté deux euros : comme homme d’affaires, je suis au-dessous du médiocre, et le resterai probablement, il ne faut pas se faire d’illusion.
Hier, nous étions vraiment en vacances, puisque le château est, le mardi, fermé aux visites. Vers onze heures du matin, je fumais une cigarette à l’une des fenêtres donnant sur la porte d’entrée de la cour (ne vous fâchez pas, M’sieur Camus : on ne fume jamais ailleurs que devant une fenêtre ouverte !), lorsque je vois deux jeunes femmes s’approcher, le nez en l’air et pointé dans ma direction. Nos regards se croisant, je salue l’une d’elles. Aussitôt, avec un accent ostensiblement ibère, elle me demande s’il serait possible de visitar el castillo. Je lui réponds que non, que c’est fermé le matin, que c’est fermé au carré le mardi, que la madame elle est sortie ; et qu’elle et sa copine peuvent donc aller se faire voir chez Plumeau – mais tout ça très urbainement. Elle m’informe alors qu’elle est journaliste au Diario Vasco (dont elle est la Delegada en Francia, m’apprendra plus tard sa carte de visite) et qu’elle réalise une série d’articles destinés à vanter auprès des Basques les charmes du Gers. Évidemment, ma conscience professionnelle de guide furtif m’interdit de priver de cette publicité la maison dont j’ai la charge – et puis la solidarité de presse joue également son rôle. Je leur accorde donc cette visite et, bien entendu, je ne la leur fais pas payer : je connais les susceptibilités de mes confrères, fussent-ils euskadiens. Si mon Esperanza (qui ne s’appelle pas Esperanza) tient ses promesses éditoriales, il faut donc s’attendre, dans les semaines qui viennent, à voir débarquer à Plieux des hordes d’Outre-Pyrénéens braillards, forcément braillards.
L’après-midi, nous avions prévu d’aller explorer quelques-uns des Onze sites mineurs, en emportant le livre, bien entendu. Catherine me guide donc, carte en main, jusqu’au premier d’entre eux (elle avait fait des repérages quelques jours avant notre départ de Normandie, sur Internet). Là, j’ouvre le livre, et constate qu’il n’y est nullement question de lui. À l’heure qu’il est, nous ne savons toujours pas comment les investigations préparatoires de l’Irremplaçable ont pu nous conduire jusqu’à ce village. Du coup, nous avons poussé jusqu’à l’abbaye de Flaran et n’avons finalement pas regretté cette première après-midi d’escapade. Au retour, voulant relire le Discours de Flaran – et le faire lire à Catherine –, je suis monté le chercher dans la bibliothèque, sur l’un des trois rayonnages qui, à droite du bureau, supportent les œuvres complètes du maître de céans, classées par années de parution, les dites années étant inscrites sur le haut de la tranche de chaque livre. Ils y étaient bien tous, sauf le Discours de Flaran. Il est très frustrant, lorsqu’on se trouve chez un écrivain, de ne pas trouver l’un de ses livres.
Or, il y a cinq minutes, au moment où je m’apprêtais à narrer ce petit épisode, ma tête s’est tournée vers la bibliothèque en question, où mes yeux ont avisé, à un étage en principe “non camusien”, quatre minces volumes qui avaient bien l’air de sortir de chez P.O.L. Je me lève : parmi eux, se trouve le fameux Discours. Je me sens mieux.
(Tout peut encore changer, mais il y a une chose dont je suis d’ores et déjà certain : jamais les visiteurs du château de Plieux n’ont été accueillis par un guide affublé de bretelles jaunes, ornées de petits pingouins chaussés de skis et coiffés de bonnets bleus ou rouges, peu conformes à l’esthétique personnelle du maître des lieux.)
Entre deux visites, l’Irremplaçable s’occupe utilement. Hier, constatant que la serrure de la porte d’entrée était parfois très récalcitrante, elle a fait l’acquisition, au Casino de Fleurance, d’une bombe de “dégrippant” (inopérant contre la grippe A, signalons-le tout de même) afin de travailler cette serrure au corps : depuis hier soir, la grosse clé se tourne avec deux doigts. Aujourd’hui, Catherine a prévu de s’occuper des gonds, qui protestent à chaque fois qu’on fait mine d’exiger d’eux la moindre giration : si elle continue sur cette lancée bricoleuse, dans trois semaines nous rendrons à ses propriétaires un château “sorti d’usine” ou quasi.
Jeudi 6, neuf heures et demie du soir. – Une journée “pic” : cinq visites et demie ! Je sais bien que le côté “et demie » est assez intriguant. Il s’agissait de M. Dupuy, le plus proche voisin, venu montrer le château à l’un de ses amis (tous deux accompagnés de la jeune Zoé, qui a donné son prénom au “Cours Zoé”, que les lecteurs du Journal connaissent). Comme M. Dupuy connaît mieux et depuis plus longtemps que moi le château, je me suis contenté de les accompagner : d’où le “demie”. Sinon, on est à peu près mort, Catherine est déjà au lit et je ne vais pas tarder à la rejoindre.
Deux entretiens avec Jimmy Rodriguez, autre voisin (jeune, lui), bien connu des lecteurs du Journal, le premier rapidement interrompu par une arrivée de visiteurs. Il doit écrire un livre en temps que “nègre” et se demandait comment (et surtout combien) l’affaire était payée. Je l’ai renseigné de mon mieux, lui indiquant surtout le principal piège, ou, plus exactement, la règle d’or de l’écrivain de couleur : se moquer à peu près totalement du pourcentage (dont on ne voit jamais la couleur, sauf miracle) et ne rien céder sur l’à-valoir, qui est du bel et bon argent, touché tout de suite.
Sinon, Catherine, entre deux visites, a émis l’hypothèse que, peut-être, je parlais trop, voulais trop expliquer, raconter, etc. Je crois qu’elle a tout à fait raison. Je me suis aperçu, réfléchissant à ce qu’elle me disait, que j’avais une sorte de peur que les visiteurs, si je restais silencieux, n’en aient pas pour leur argent. C’est idiot et irraisonné : moi-même, quand je me laisse entraîner dans une visite guidée, n’aime pas trop qu’on me saoule d’un flot de paroles, renseignements, détails, anecdotes que je m’empresserai d’oublier à peine tourné le coin de la rue. Il faut privilégier les questions des visiteurs.
Sinon, l’Irremplaçable est persuadée que, à force de monter et descendre ces étages monumentaux, elle va revenir chez nous avec des “fesses d’enfer”. Ben et moi alors ?
Lors de nos deux premières visites à Plieux, j’avais surtout été impressionnés par les grands personnages sombres (Marsyas, Lear, etc.) de Marcheschi, exposés au rez-de-chaussée. Ils m’impressionnent toujours, certes, mais j’aime de plus en plus ce qui se donne à voir dans la salle des Vents, l’ensemble qui est constitué là. Peut-être aussi parce que, traversant cette salle plus d’une douzaine de fois par jour, je commence à l’apprivoiser (verbe inadéquat, à changer), à voir la Carte des Vents souffler à la poupe de la Barque des Ombres pour la pousser vers la fenêtre ouverte à l’ouest, c’est-à-dire vers où le soleil bascule dans la nuit, dans les ténèbres auxquelles ces âmes noires de suie sont vouées. (J’ai un mal fou à débrouiller, dans ces noms d’œuvres et de salles, ce qui doit être en majuscule, en italique, etc. On est à la limite de l’inextricable – et même en plein dedans.)
Ce matin, coup de téléphone d’Olivier Deprez : son épouse et lui seront ici samedi après-midi et jusqu’au lendemain. J’en suis ravi : à lui au moins je n’aurai rien à dire à propos de Marcheschi, son œil valant au moins dix des miens.
Hier, bref fou rire entre Catherine et moi. Devant conduire la visite pour une femme accompagnée de trois enfants d’une huitaine d’années, non sots mais vraiment “pleins de vie”, je les conduis, après le tour extérieur, au rez-de-chaussée où se trouve la “caisse”. Un œil sur deux des trois petits monstres se précipitant sur les Marcheschi, je calcule rapidement combien la “mère” (je mets les guillemets parce que je vois mal comment, à moins d’un service multi-utérin, elle aurait pu être la génitrice des trois) me doit. Et je me trompe de deux euros à mon détriment, ou plutôt à celui de la terrible caisse. Deux visites en deux jours qui me coûtent deux euros : à ce train, mon “job d’été” risque bien de me ruiner.
En dehors de cela, ce matin je suis allé faire mettre deux pneus neufs à ma voiture. Le garagiste de Lectoure m’a accordé une ristourne ( ?) de 30% sans que, évidemment, je ne lui aie rien demandé. Encore maintenant, je trouve cela bien curieux. Il faut dire que cet homme ne m'a pas semblé d'une nature particulièrement bilieuse : alors que je devais le régler et qu'il avait à faire ailleurs, il m'a simplement dit : « Remplissez votre chèque et laissez-le sous la souris de l'ordinateur... » Là-dessus, il a disparu sans plus se préoccuper de moi.
Vendredi 7, onze heures vingt du soir. – Journée agitée et intensément camusienne. Comme il était prévu, Jeanne Loan est venue nous faire visite, vers trois heures. Thé, canapé dans la salle des Pierres. La discussion a du mal à prendre, plutôt je pense de notre fait : comment se trouver naturel face à un personnage du journal qui soudain s'incarne ? Il faut un peu de temps. D’autant plus, même, que Mme Loan est d’une discrétion, d’une légèreté, d’une évidente mais libellulienne présence qui inclinent à penser qu’on ne devrait pas hausser le ton avec elle, ni même la contraindre à la parole, à la réponse, au questionnement : il est nécessaire, avec cette femme, que le temps s’installe, qu’il infuse gentiment, comme le thé préparé par l’Irremplaçable.
Or, précisément, le temps est ce dont nous ne disposons pas : les visiteurs tombent en rafales. Je vais hériter – et je les attendais depuis le début de ce séjour – de mon premier couple de “camusiens”. Je les teste discrètement : ils ne friment pas, ils ont lu (quoi, au juste ? je ne sais pas, mais je ne suis pas là pour leur extorquer des aveux). De fait, la visite n’en est pas une à proprement parler : ils sont ici (lui surtout) pour vérifier qu’existe bien, “dans la vraie vie”, ce qu’ils ont découvert entre les pages. La visite est reposante pour le guide : si je dis “salle des Vents”, ils savent où l’on est et de quoi on parle – du moins le montrent-ils.
Durant ce temps, Catherine pilote un autre couple. Pas camusiens, ceux-là, et elle tordant le nez en entendant parler d’art “contemporain”. Ils passent néanmoins plus d’une heure et demie à Plieux et, repartant, la jeune femme dit à Catherine que, depuis le début de leur séjour dans la région, c’est la plus belle visite qu’ils aient faite : L’Irremplaçable a les chevilles dans le même état que les miennes. Il s’en serait fallu de peu qu’on ne leur vende un Demeures de l’esprit, sans une courte erreur logistique de Catherine. Eux partis, nous peinards, elle me dit qu’elle en sera quitte pour verser 29,90 € dans la caisse camusienne. Je lui dis qu’il ne faut pas exagérer non plus, et lui ressert un verre de tariquet.
Il y eut deux autres groupes de visiteurs, et, en contrepoint, une discussion perlée avec Mme Loan. Plus un appel téléphonique de Renaud Camus depuis la Norvège où, apparemment, les demeures de l'esprit se multiplient avec constance, par rapport au plan initial. Avant-hier, deux textes de retard, aujourd’hui quatre : discussion boutiquière entre Matisse et son rafraîchisseur de murs de cuisine, à propos de peinture – inintelligible pour vous, mes drôles, que le pinceau professionnel ne concerne.
Plus important que tout le reste, au terme de cette première semaine de villégiature : l’imprégnation de toutes ces œuvres de Marcheschi, qui s’imposent, grandissent, nous toisent – mais aussi, se mettent à nous accueillir (plus ou moins), le soir en particulier.
Samedi 8, minuit quinze. – Très belle soirée avec Olivier Deprez et sa charmante Véronique. Ils arrivent vers cinq heures, naturellement au moment où Catherine et moi nous débattons avec les questions de visiteurs qui, justement, n’en posent aucune ; et qui, en fin de visite, feuillettent interminablement des catalogues d’expositions qui, visiblement, ne les intéressent nullement. Et, ce soir, l’affaire dure et dure et dure encore. Catherine est là, dans la salle des Pierres avec ses deux visiteuses, moi avec mon couple, lesquels opèrent leur jonction. On sent qu’ils n’ont, les uns ni les autres, rien à faire avant au moins une heure et que cette rencontre à Plieux leur est une belle aubaine. Ils causent, mollement… se promènent sans rien voir… feuillettent encore… échangent quelques mots exsangues… et finissent enfin par disparaître.
Enfin, nous nous retrouvons seuls (à quatre tout de même). Il est sept heures et demie et nous prenons le pari que plus aucun visiteur ne se présentera. On gagne toujours, à ce genre de coup : les “cousus d’enfants” (comme dirait Gombrowicz) sont déjà rentrés au camping ou à la location pour mitonner la tambouille ; les vieux se mettent à sentir leurs articulations et, donc, s’aperçoivent qu’ils n’en ont rien à foutre d’un château de plus. Ajoutez à cela que, le samedi, les congés-payés de la semaine écoulée rentrent chez eux (bouchon au péage) et que les congés-payés de celle qui vient ne sont pas encore arrivés (bouchon aussi, dans l’autre sens, on se fait coucou éventuellement).
Bref, on va vider deux bouteilles de Tariquet dans le jardin, pour le simple plaisir de les remonter légères. Et on parle. Il est assez difficile de décrire le plaisir qu’il y a à parler avec Olivier Deprez qui, à lui seul, suffirait à justifier ma participation à cette sottise rédhibitoire qu’on appelle la blogosphère. Et c’est pour ne rien dire du sourire de son épouse, lequel me rappelle obstinément quelqu’un(e ?), connue il y a très longtemps, sans que je sois capable de me rappeler qui : Alzheimer, nous voilà…
Deux bouteilles plus loin, nous nous rapatrions dans la salle des Pierres, parce qu’il faut bien déboucher une nouvelle bouteille et, surtout, rendre hommage au Calme bloc. Le repas se déroule, s’enroule sur lui-même, se re-déroule – nous rions beaucoup, mais il est difficile et peu intéressant de dire pourquoi. Olivier et moi parlons de Marcheschi et de Camus ; il dit comme toujours des choses mesurées et intelligentes – j’ai quelques fulgurances imbéciles : chacun est dans son rôle.
À cette heure, tout le monde est au lit, silencieux – à part Swann qui ronfle. Et moi, devant ce clavier, au fond de cette pièce immense dont je ne vois plus rien. L’air circule librement, des cailloux retiennent ce qui doit l’être, etc. En dehors du court ronronnement de cette machine idiote, aucun bruit nulle part.
Je ne suis pas fait pour tenir un journal. Ainsi, je me souviens d’à peu près tout ce qu’Olivier et moi avons dit de Camus ou de Marcheschi, et surtout des deux ensemble, n’est-ce pas ? Mais je ne tiens pas tant que ça à en parler. Non, pas tant que ça.
(En toute parenthèse : évidemment, le four de la cuisinière ne marche pas, ce qui fait que notre dessert (un “pastis”) fut considérablement raté. Les “cuisines de garçons” ont leurs avantages (le folklore notamment), mais aussi des inconvénients notables – les vraies filles me comprendront…)
Lundi, 10, cinq heures vingt. – Journée agitée et fertile, hier, si agitée que je n’ai pas eu le courage, après dîner, de noter quoi que ce soit ici. Nous avons donc passé la matinée et le début de l’après-midi avec Olivier Deprez et son épouse : impression, de mon côté, de les connaître depuis des années, tant l’entente entre nous semble naturelle, allant de soi. Puis, deux heures ayant à peine fini de sonner, les visites ont commencé.
Le premier à se présenter était un camusien chevronné, en tout cas d’ancienne cuvée puisqu’il a découvert l’écrivain à la sortie du Journal romain, en 1986. Malgré cela, il n’était jamais venu à Plieux. Il est resté avec moi plus de deux heures. Les lecteurs de Camus sont vraiment les plus agréables des visiteurs, pour le peu que je puisse encore en juger. D’abord parce qu’ils sont plus reposants que les autres (pour le guide), dans la mesure où ils savent déjà tout. Vous arrivez avec eux au premier étage, ils disent : « Tiens ! La salle des Vents… » – et il n’est point besoin de leur expliquer le pourquoi du comment de la Barque des Ombres ou des Morsures de l’aube. Parvenus dans le bureau-bibliothèque, la seule chose qu’ils attendent du guide c’est qu’il ferme son clapet pour qu’ils puissent jouir en paix de l’endroit où ils sont : le guide, en général, ne demande pas mieux.
Ce visiteur-là, ce qui l’intéressait dès avant de pénétrer dans la maison, c’était Le Jour ni l’Heure, le livre de photographies vendu uniquement par souscription, dont j’ai déjà parlé sur le blog, et que, donc, je ne pouvais espérer lui vendre moi-même, puisque chaque exemplaire est fabriqué à la commande et numéroté pour son acquéreur. Mais j’ai fait si bien miroiter les séductions du livre qu’il feuilletait, si épiquement décrit les proportions qu’allait prendre son existence lorsqu’il le tiendrait entre ses mains, qu’il s’est finalement décidé à s’offrir le plus important des trois “modèles” disponibles, celui à quatre cents euros. Ensuite, je me suis démené, sur le site de la SLRC, pour lui trouver le prix exact, le descriptif, les conditions d’envoi, etc. Car ce lecteur-là n’avait pas internet chez lui (les Camusiens sont parfois de drôles de ptérodactyles). Bref, à moins qu’il ne change d’avis d’ici les premiers jours de septembre, ce qui me surprendrait : il semblait vraiment enthousiaste, je peux donc considérer que j’ai virtuellement fait tomber quatre cents euros dans la cuve perpétuellement vide de M. Totalgaz (celle qui est dans le jardin) : Mme G., dite “la Juilletiste de Plieux”, peut toujours s’aligner. D’autant que le même visiteur est reparti avec deux autre livres du maître des lieux.
Pendant ce temps, nous ayant quittés à regret, l’Irremplaçable se coltinait un genre de cas social, une emmerderesse appointée, une casse-burnes d’anthologie, comme on peut le lire ici.
Aujourd’hui, nous avons reçu à déjeuner Orage, venue en presque voisine, et qui a accompli l’étonnant exploit de mettre près de trois-quarts d’heure pour venir de Gramont à ici (5 km). Il est désormais six heures moins le quart, les visites devraient normalement se tarir rapidement. Mais on n’est jamais à l’abri d’une surprise, d’un visiteur vespéral, d’un retarde-apéro.
Demain matin, départ pour la Normandie en ce qui me concerne. Et, ensuite, trois jours de turbinage à Levallois-Plage, perspective qui m’enthousiasme autant qu’on peut l’imaginer. Ne soyez pas surpris si, d’ici samedi, je viens pleurnicher quotidiennement dans ce journal.
Mercredi 12, onze heures et demie du matin. – Me voilà donc de retour à Levallois-Plage, pour trois jours. Ces jours derniers, l’Irremplaçable et moi nous amusions de ce que la maison (la nôtre) risquait de nous paraître minuscule, maintenant que nos yeux et esprits s’accoutument aux espaces plieusains. « Je vais avoir l’impression d’entrer dans la niche du chien ! », pronostiquais-je même, après avoir constaté que, à deux ou trois mètres carrés près, nos deux maisons réunies tenaient dans chacune des pièces de Plieux. Eh bien, en fait, pas du tout. Notre cage à lapins du Plessis m’est apparue rigoureusement semblable à ce qu’elle était avant notre départ. Ce matin, en revanche, c’est le séjour à Plieux qui me semble ressortir du rêve, et s’il n’y avait l’absence de Catherine et des deux pépères, j’aurais tendance à penser que rien de tout cela n’a exister hors de mon imagination nocturne. Pour être sûr, je viens d’appeler le châtiau : Catherine y est bel et bien.
Le voyage d’hier s’est fait sans encombre ni ennui. Parti à huit heures du matin, j’étais à Pacy à quatre heures et demie. J’ai eu un vrai coup de mou (comme souvent) lors de la traversée de la Sologne, ce pays platement ennuyeux. Du coup, passé Orléans, j’ai innové, quitté l’autoroute et piqué à travers la Beauce, défigurée d’éoliennes de merde, en direction de Chartres, puis de Dreux et enfin de Pacy via Anet. Je m’en suis fort bien trouvé et pense faire la même chose pour repartir, samedi : pouvoir éviter le cloaque de la région parisienne est un bonheur qui ne se refuse pas.
De toutes les régions traversées, lorsque l’on va de la Normandie au Gers, mes préférées sont le Quercy et le Limousin, régions d’élevage et de forêts, qui peuvent, à l’œil, paraître presque vides d’humains. La Sologne, je l’ai dit, m’a toujours découragé et assommé, par sa platitude, ses sapins imbéciles (je n’aime pas les conifères, c’est ainsi : vivent les feuillus, bon sang de bois !) et ces grands espaces forestiers où il est presque impossible de circuler puisque tout ici n’est que propriétés privées overbarbelées, si je puis me permettre. Avant, j’avais un goût particulier pour la Beauce, ses ciels, Chartres, Péguy : les éoliennes me l’ont totalement gâchée. Je pense que l’existence et la multiplication des éoliennes sont une preuve indubitable de l’emprise de Satan sur le monde et le cœur des hommes. La vallée de la Garonne est bien pourrie elle aussi, en raison des intenses activités humaines qui s’y déploient dans toute leur laideur. Par comparaison, et n’en déplaise à M. Camus, le Gers se présente comme une région plutôt bien préservée – mieux que beaucoup d’autres, c’est-à-dire.
Lors de mon voyage d’hier, étant parti l’estomac vide, je me suis arrêté pour déjeuner dès onze heures et demie, au MacDo de Limoges ! À condition que ce ne soit pas plus de cinq ou six fois l’an, j’aime beaucoup m’empiffrer de deux Big Mac accompagnés de frites grasses et trop salées : plaisir minuscule et caché de la transgression mineure. Afin de rester dans cette tonalité junk food, j’ai dîné de deux hot-dog (hot-dog en kit : j’avais acheté la baguette d’un côté et les saucisses de l’autre…), debout dans la cuisine. Aujourd’hui, je m’apprête à renouer avec les délices gustatives de la cantine – pardon du R.I.E. D’ailleurs, c’est l’heure : j’y vais.
Vendredi 14, midi moins le quart. – Pas grand-chose à noter ici, à propos de Plieux où je ne suis pas. Hier, Catherine a explosé notre record de visiteurs : 26, mais groupés entre eux, heureusement pour elle. Apparemment, nous n’avons toujours pas de nouvelles des chiens, Orage et Ottokar, que nous sommes pourtant censé récupérer “vers le 15 août”.
Hier, je m’étais dit que, si le travail le permet, je partirais peut-être dès cet après-midi et m’arrêterait dormir en chemin. Finalement, il est idiot d’affronter les bouchons parisiens alors que je peux les éviter en partant demain matin et en coupant par Dreux et Chartres. Donc, départ demain matin comme initialement prévu.
Dimanche 16, midi. –Le trajet d’hier a été plutôt du genre épouvantable : chaleur de bête (malgré la climatisation), monde fou sur les différentes autoroutes empruntées.Vers onze heures (pour éviter la cohue), j’ai eu la mauvaise idée, aux alentours de Salbris, de commander dans un relais un poulet-frites : jamais on ne m’avait encore servi un truc aussi immonde – j’en ai laisseéles trois-quarts. Ensuite, n’en pouvant plus du flot ininterrompu de voitures autour de moi, j’ai décidé de continuer par les nationales. En effet, jusqu’à Châteauroux, le trajet est brusquement devenu idyllique, les routes presque désertes. À ceci près que je me maudissais à chaque fois que je passais devant un petit restaurant de campagne, avec terrasse ombragée, etc. Mais, après Châteauroux, plus question de nationales : sous prétexte, j’imagine, que l’autoroute devient gratuite, elle remplace purement et simplement l’ancienne voie. Si bien que je me suis retrouvé dans le flot maudit.
Enfin, bon, le plaisir de se retrouver à Plieux, dans une maison presque fraîche, a compensé tout cela. De plus, peu après sept heures (alors que la première bouteille venait d’être débouchée…), nous avons eu la visite de deux lecteurs, un père et son fils, que le château et les œuvres de Marcheschi ont enthousiasmés, ce qui est toujours agréable pour le “guide”. Du coup, après avoir regardé ensemble le DVD consacré à Marcheschi, nous leur avons offert un verre, et il était dix heures bien sonnées lorsqu’ils sont repartis les bras chargés de livres (c’est une image : ils avaient un sac) de Camus ou consacrés à Marcheschi.
Ce matin, Catherine m’a très lâchement abandonné pour aller festoyer avec des copines qu’elle a dans la région : à moi les joies des visites, donc. À partir de demain commence la grande saison mondaine de Plieux. Premiers visiteurs attendus : Emma et Pluton.
Lundi 17, deux heures et demie. – J’ai oublié de dire ici que, vendredi dernier, alors que j’accomplissais mon devoir sacré d’information à Levallois, Catherine a reçu la visite d’un groupe de Suédois. Immédiatement, elle s’est mise à leur parler en danois (tous ces grands crétins blonds se comprennent entre eux), ce qui a eu le don de les scotcher à la muraille, dans un premier temps, puis de les rendre hilares pour tout le reste de la visite. On peut supposer qu’ils se font désormais une très haute idée du personnel culturel gersois, lequel ne comprend, c’est bien connu désormais entre les fjords, que des guides multilingues, rompus aux idiomes les plus imprononçables.
Ce matin, à la pharmacie de Lectoure où nous attendions notre tour, nous sommes tombés sur l’une des jeunes femmes qui sont venues visiter Plieux hier après-midi. Elle nous a annoncé pour aujourd’hui la visite de l’amie avec laquelle elle villégiature par ici. Si le bouche-à-oreille s’y met, on n’est pas sorti.
Sinon, nous attendons Emma et Pluton d’ici une heure ou deux, s’ils ne se perdent pas sur les multiples chemins permettant de joindre la Provence à la Lomagne. Il vaudrait d’ailleurs mieux que non : ce sont eux qui apportent la boisson de ce soir.
Minuit vingt. – Je viens de mettre tout le monde au lit. Emma avait pris une ou deux longueur d’avance dans le canapé de la salle des Pierres : j’ai toujours été attendri par les femmes qui s’endorment doucement, sourire aux lèvres, en légère avance de la nuit, pendant que leurs hommes, verres en mains, continuent de pérorer – elles sont sages, ou fatiguées, ou les deux ensemble. (Et, maintenant, je les entends tous deux, Pluton et elle, parler à l’étage au dessous. Non, ça y est, ils se taisent…)
Pour les visites (deux) rien à signaler. L’amie de la visiteuse d’hier, rencontrée à la pharmacie, n’est finalement pas venue. Parmi les deux visites, la première était une lectrice qui, nous dit-elle, vient chaque année. Elle nous connaît, venant sur le site de la SLRC où elle ne laisse, précise-t-elle, jamais de commentaire. Repartant, elle croise (et est présentée à) Anna Ruperti (Emma chez moi) et son mari (Pluton chez moi).
Soirée sans surprise et agréable (agréable donc sans surprise). Cela doit faire, si je compte bien, trois fois que nous nous rencontrons ; il n’est pas du tout impossible que nous soyons en train de devenir amis : on (interruption de Catherine, voulant son traversin ; je ne sais plus ce que j’étais en train de dire : probablement sans importance).
“On” quoi ? C’est très énervant ! L’impression que, au milieu d’un océan de banalité, on allait justement dire quelque chose d’à peu près intelligent, et que, là… justement…
Mais, bien entendu, on n’allait rien dire d’intelligent : le traversin de Catherine nous a sauvé.
La nuit, ici, est plus nuit qu’ailleurs, parce qu’elle existe à l’intérieur même des pièces que l’on occupe ; du reste, c’est parce qu’on ne les occupe pas, justement : on se tient dans un petit coin, frileusement sous la lampe, et c’est la nuit elle-même qui règne.
Depuis trois ou quatre jours, lorsque nous bivouaquons au premier étage, dans la salle des Pierres, et que la nuit se fait, toutes fenêtres ouvertes, quelques chauves-souris viennent faire connaissance : elles entrent par une ouverture, virevoltent au-dessus de nous, frôlent les poutres et les Marcheschi, avant de ressortir avec cette désinvolture leur appartenant par l’ouverture voisine – puis de revenir.
Beau déploiement de parole, avec Pluton, qui a des choses – et parfois dures – à dire de son métier de médecin hospitalier. Naturellement, dans des situations extrêmes, lui aussi se trouve opposé à tous les bisounours sûrs de leur bon droit qui gangrènent ce monde et finiront à coup sûr par le détruire, si on ne les réduit pas au silence avant – ce que personne ne semble décidé à faire.
Anna et lui avaient apporté des vins superbes et des nourritures donnant envie de vivre encore un peu dans ce monde que nous avons connu enfants – des machins gras à base de porc, si vous voyez…
Mercredi 19, deux heures et demie. – Depuis hier, il fait vraiment très chaud, ici – aujourd’hui peut-être encore davantage qu’hier. Nous avons refermé toutes les fenêtres dès onze heures, afin de préserver, si faire se peut, la relative fraîcheur de la nuit.
Hier, mardi, c’était donc notre journée de repos, à nous autres, châtelains en CDD (comme dit l’Irremplaçable). Avec les Pluton (on les appelle ainsi, désormais, et ils daignent s’en amuser), nous avons donc fait les touristes, nous rendant d’abord à Lachapelle (et sa très étonnante petite église d’un baroque échevelé), puis à Auvillar (et sa très étonnante grande église biscornue), et enfin à Beaumont-de-Lomagne (et sa très étonnante…
Et paf ! la cloche des visiteurs ! À plus tard…
Cinq heures et quart. – Finalement, Catherine s’est chargée de la visite. Mais, par vengeance (les femmes ont parfois de ces petites bassesses), elle m’a envoyé à Lectoure par 38° à l’ombre – et il y a très peu d’ombre à Lectoure –, avec une liste de commissions longue comme un vit d’âne.
Bon, où en étais-je ? À l’église de Beaumont-de-Lomagne, qui, massive, presque hautaine, se donne des allures de Toulousaine, dans sa robe de petites briques rouges. De toute façon, ne comptez pas sur moi pour vous décrire ce que nous avons vu : je ne suis pas le seigneur de Plieux, moi ! Ce que je peux vous dire, en revanche, c’est qu’à Auvillar, juste face au porche de l’église, dominant la Garonne de toute sa façade et sa terrasse, se trouve une superbe maison qui a, chez Catherine et moi, provoqué une puissante rêverie immobilière. Elle était si visiblement, si assurément hors de nos moyens que la rêverie ne s’est même teintée d’aucune nuance de regret ni de frustration : il ne saurait y avoir regret ou frustration, dans ces domaines, que si l’acquisition avait presque pu être possible. Mais dans les cas de disproportion aussi flagrante, il ne demeure que le plaisir de se dire qu’on aurait bien aimé habiter là.
Entre Auvillar et Beaumont, nous nous sommes arrêtés à l’auberge d’un village dont le nom est en train de m’échapper (ça se finit en “igues” – je chercherai après. Bardigues peut-être bien), où Emma et Pluton ont eu la gentillesse de nous inviter à déjeuner. Petite déception lorsque nous arrivons : toutes les tables de la grande terrasse (et même grande double terrasse) sont réservées, nous devrons nous contenter de la petite salle intérieure (où, bien entendu, on ne peut pas fumer) : l’adresse semble “courue”, donc. Finalement, à la fin de notre repas (excellent, inventif sans être délirant), sortant prendre le café sur cette même terrasse où deux ou trois tables sont désormais libres, nous nous félicitons de notre malchance, si je puis dire : il règne sous l’auvent une chaleur étouffante, dans laquelle de surcroît les fumets des différents plats servis ont tendance à se mélanger peu harmonieusement ; et le lieu est proprement infesté d’enfants.
Rentrée à Plieux, Emma-Anna explore avec une certaine gourmandise ce que nous appelons “l’arrière-boutique” et qui est la pièce (non visitable, comme deux ou trois autres) où sont entreposés les livres du maître de maison, ceux disponibles pour les visiteurs qui souhaitent compléter leur collection – ce qu’Anna ne manque pas de faire. La soirée – partie au jardin et la suite dans la salle des Pierres – se déroulera assez semblablement à celle de la veille, je veux dire aussi agréablement.
(En ce moment même, pendant que je fais le diariste en bâtiment, Catherine fait visiter le bureau à un jeune lecteur de Renaud Camus (qui a écrit un article sur les Demeures de l’esprit, repris sur Agora Vox et, ensuite, indexé dans la rubrique “Nouveautés” de la SLRC), escorté par deux jeunes filles… ma foi, regardables. Voilà, ils s’en vont.)
Enfin, ce matin, peu avant dix heures, départ de nos hôtes qui, sur une dernière protestation d’amitié, disparaissent dans le brouillard – car brouillard il y avait bien, pour la première fois depuis notre arrivée.
Jeudi 20, onze heures et demie du matin. – La journée d’hier fut très chaude, comme un peu partout en France, crois-je savoir (ni Catherine ni moi n’avons ouvert le moindre journal, encore moins allumé la télé, depuis notre arrivée ici : nous ne sommes au courant de rigoureusement rien…). Heureusement, toutes fenêtres closes, nous sommes parvenus à conserver une très relative fraîcheur à l’intérieur de la maison. Conséquences pratiques : les visiteurs ont une nette tendance à s’attarder ici, même quand visiblement le château et sa collection ne les passionnent guère, simplement pour retarder un peu plus le moment d’affronter la chaleur du dehors.
Je m’interromps pour l’instant : France-Hélène, notre invitée, ne devrait pas tarder à arriver. Je parlerai d’elle plus longuement ce soir. En plus, coïncidence peu favorable, nous attendons la visite de deux Camusiens ardennais à deux heures précises. Donc, déjeuner à la cuisine.
Samedi 22, dix heures du matin. – Rien écrit ici hier, donc, ni jeudi soir comme je l’avais imprudemment promis. Pour jeudi, une excellente raison : France-Hélène et moi avons bavardé jusqu’à presque deux heures du matin… en sirotant de petits verres de vin (surtout moi, soyons honnête), ce qui fait que m’ont ensuite fait défaut courage et lucidité minimum. Pour hier, en revanche, aucune excuse.
J’ai été fort surpris de la rapidité et du naturel avec lesquels le fil s’est renoué, entre France-Hélène et moi, par-delà ce fossé de 25 ans où nous avons tout ignoré l’un de l’autre. Professeur de français (en collège, puis en lycée, puis de nouveau en collège), elle nous a fait hoqueter de rire (rire très jaune si on veut bien y repenser ensuite) en nous décrivant, anecdotes à l’appui, l’état de décrépitude dans lequel se trouve la dite Éducation dite nationale – qui se nomme elle-même, désormais, L’Institution. J’ai particulièrement aimé son récit d’une séance (je ne sais plus le terme exact) durant laquelle les professeurs examinent les cas litigieux pour le bac, c’est-à-dire ceux des candidats à qui il ne manque que quelques points pour parvenir à franchir la barre. C’est une vraie foire à l’encan, dans le style :
« Bon, qui accepte de remonter sa note d’un point ? demande le proviseur.
– (Le professeur de mathématiques ) : Bon, OK, je donne le point.
– (Le proviseur, satisfait) : Parfait, comme vous êtes coef’ 7, ça fait sept points de mieux ! Qui d’autre ?
– (Un autre professeur) : Moi, je veux bien aussi, mais je ne suis que coef’ 2… »
Ainsi de suite, jusqu’à ce qu’on ait réussi, aux forceps, à fabriquer un bachelier de plus. Et c’est de cette façon que le niveau monte, mes sœurs et mes frères. Il y a aussi cette merveilleuse recommandation adressée aux professeurs qui doivent faire passer les oraux de rattrapage, à propos des candidats venus de l’autre bout du département : « Prenez en compte le fait qu’ils ont eu le courage et la conscience de faire le déplacement ; ça vaut bien 10, déjà… »
Après Ubu Roi, Ubu Prof.
Bref, on aura compris que cette visite de France-Hélène n’engendra ni la mélancolie, ni la sobriété.
Sur le front plieusain, les choses ont tendance à se calmer : on “tourne” à deux visites par jour depuis lundi. Mais certaines restent très folkloriques. Comme cette dame à qui Catherine demandait en préambule par quel biais elle était arrivée à Plieux, et qui tout ingénument lui répondit : « On a pensé qu’il ferait plus frais dans un château… » En effet, Madame, en effet… Entrez, je vous en prie… Faites attention, les marches sont un peu traîtres…
Quant à moi, j’ai reçu hier mes premiers pourboires de guide (mais je l’ai déjà raconté ici).
On pourra s’étonner de ce que nous demandions aux visiteurs comment ils sont parvenus jusqu’à nous. Ce n’est pas à fin de je ne sais quels “flicage” ou statistiques, mais parce que les attentes sont très diverses selon les personnes. Il y a ceux qui sont arrivés par hasard, ou parce qu’il leur reste une heure à tuer avant le goûter des enfants ou l’apéritif des adultes ; ceux qui s’intéressent aux châteaux d’une manière générale ; ceux qui viennent pour la collection d’art contemporain ; et bien entendu les lecteurs de Renaud Camus. Donc, pour le guide, il n’est pas inintéressant de connaître leurs attentes, afin d’éventuellement adapter son petit laïus.
Les visiteurs qui n’ont jamais entendu parler de Camus se divisent ensuite en deux groupes : ceux qui, curieux d’apprendre que le château est habité par un écrivain, posent des questions à son sujet, veulent savoir quel genre de livres il écrit, etc. ; et ceux qui s’en foutent complètement, dont on a même l’impression que l’information n’est pas parvenue à leur effleurer le cortex : incuriosité totale. Ce sont en général les mêmes, ai-je noté dans ma grande et proverbiale sagacité, qui ne regardent pas non plus les œuvres exposées.
Certains poussent si loin la passivité et l'atonie que l'on serait presque tenté de leur rendre, à la fin, les cinq euros qu'ils ont payés pour leur non-visite.
Hier, rien à signaler de particulier sur le front des visites, lesquelles tendent en effet à se raréfier, comme il nous avait été prédit. En milieu d’après-midi la température extérieure – agréable depuis deux jours – s’est mise à monter en flèche jusqu’au coucher du soleil. La première partie de la nuit a été plutôt éprouvante, jusqu’à ce que des orages (lointains) rafraîchissent à nouveau l’atmosphère.
Cet après-midi, je vais laisser les visites à Catherine (sauf s’il y en a trop, ou deux simultanées), afin de
[Interruption d’un quart d’heure. Catherine est descendue avec les deux chiens se promener au bord de l’Auroue. Mais, ayant la flemme de remonter à pied, elle m’a téléphoné pour que j’aille les chercher en voiture. Ce que je.]
… afin d’écrire la première des six doubles pages que je dois écrire pour FD, et que je remets
[Nouvelle interruption : coup de fil d’un certain Thierry (je n’ai pas compris son nom de famille), de la P.O.L, qui voulait une précision à propos de la 4ème de couverture du prochain roman de Camus, Loin, qui, autant que je sache, doit paraître à la rentrée – le fait qu’on en soit à se soucier de la 4ème de couverture semblerait en effet prouver une parution imminente. Je me suis contenté de lui rendre le numéro de portable qu’il avait, m’a-t-il expliqué, égaré.]
… remets de jour en jour. Je suis toujours surpris, et même un peu consterné, de constater le mal, la presqu’angoisse que j’ai systématiquement à me mettre à ce genre de travail – lequel n’a pourtant plus pour moi le moindre secret, ni ne présente la plus petite difficulté. Je peux tourner autour durant des jours, parfois des semaines, y penser la nuit quand je m’éveille par hasard, etc. Pour, au bout du compte, lorsqu’enfin je me suis décidé à écrire la première phrase, m’apercevoir qu’une heure et demie à deux heures plus tard, les 7 ou 8000 signes sont écrits. Bizarrement, je n’éprouve pas ce sentiment pénible, cette tentation dilatoire avec les BM – ou alors à un degré tellement moindre que je ne m’en avise qu’à peine, et parfois pas du tout.
Mais enfin, cet après-midi, il va bien falloir “produire”…
Six heures du soir. – Rien produit du tout, finalement, hormis un petit billet vide et creux (creux et vide ?) pour le blog. Ludovic devrait arriver d’un instant à l’autre, ce qui fait que tout travail est remis. Et comme demain, jour de congé, nous filons passer la journée à Albi…
Tout à l’heure, pendant que l’Irremplaçable s’occupait ( ?) de deux gentils Camusiens, devinez sur qui est tombé le couple de Hollandais ne parlant pas français et assorti de deux petites filles (sages, néanmoins) ? J’ai dû une fois de plus ressortir les forceps et le démonte-pneu afin de m’extirper trois mots d’anglais. Du coup, conscient de ce que ma visite n’allait pas être à la hauteur, je n’ai pas fait payer les enfants : j’espère que cela me sera compté au jour du Jugement.
(Il me semble que je commence à prendre goût à cette ébauche de journal, au point d'envisager de le prolonger une fois que j’aurai repris ma vie de manant. Mais je me suis déjà dit ça tant de fois…)
En ce moment même, le ciel s’est considérablement assombri – c’est à peine si je distingue encore le fond de ce bureau –, l’orage tonne vers l’ouest, la lumière se teinte de jaune, une couleur comme je ne me souviens pas d’en avoir vu dans un ciel – un jaune de théâtre (où en principe il porte malheur, si j’ai bonne mémoire).
Depuis hier, je me sens bizarrement partagé entre le désir de ne pas partir d’ici et celui de réintégrer ma coquille, ma routine. Sans être capable de déterminer laquelle de ces deux vagues envies pourrait bien l’emporter sur l’autre. Sans doute aucune : les événements décideront, et on sait bien quoi. – Et voilà qu’il pleut pour de bon.
Mercredi 26, cinq heures. – L’impression d’être dans l’œil du cyclone. Lundi, arrivée de Ludovic et de son amie Solenn, qui repartent vendredi. D’ici une heure, arrivée de ma sœur Isabelle et d’Olivier avec leur petite chienne, Mila, qui restent avec nous jusqu’à samedi matin. Vendredi, retour des deux labradors de la maison (qui auraient en principe dû arriver aujourd’hui : toujours ça de gagné…). Et au milieu de tout ça, les visites à assurer, les courses à faire, etc. Il nous restera samedi et dimanche pour souffler un peu, profiter encore deux jours de Plieux avant de plier bagages.
Ce matin, j’ai enfin écrit le premier des six “papiers” que je dois à FD. Comme toujours, après avoir tergiversé durant plus de dix jours, j’ai bouclé mes 7000 signes en une heure et demie et sans la moindre difficulté. Le pire c’est tout ce temps gâché en mauvaise conscience diffuse.
Hier, nous avons employé notre journée de congé à la visite d’Albi, qui s’est terminée sous une pluie presque battante. Elle fut trop courte, trop rapide, et nous n’avons même pas trouvé le temps d’entrer au musée Toulouse-Lautrec. Il faudrait revenir, mais quand ?
Pas grand-chose à noter, en fait. L’impression que ce journal s’épuise, se tarit de lui-même à mesure que l’échéance se rapproche.
Jeudi 27, trois heures et demie. – Vient d’arriver dans ma boîte mail, l’information diffusée par Valérie Scigala auprès des amis de Renaud Camus (groupe Facebook dont je ne me souvenais plus faire partie…) de la mort de la mère de Renaud Camus, le 20 août dernier. La nouvelle étant désormais publique, je peux donc rétablir ce que j’écrivais dans le journal ce même 20 août, et que je n’avais pas publié samedi dernier sur le “bungalow” :
[Interrompu par un coup de téléphone : une dame de Royat, qui souhaitait parler à Renaud Camus, m’apprend finalement que sa mère (99 ans dans deux semaines) est morte cette nuit. Comme elle ne sait où le joindre, je me charge de le prévenir sur son portable. À mon grand soulagement, il était déjà au courant, ayant parlé avec sa sœur peu de temps auparavant : je me sens un peu moins dans la peau du “mauvais messager”…]
J’avoue que l’idée d’être celui qui apprend ce genre de nouvelles n’a rien de particulièrement réjouissant. Et je me suis trouvé en effet soulagé de constater que Camus était déjà au courant.
Encore moins réjouissant, l’aveu de la première pensée qui nous a saisis, Catherine et moi, avant que je ne téléphone en Norvège : nous allons être obligés de quitter Plieux plus tôt que prévu ! Il n’en sera rien, finalement, mais n’empêche : avoir eu spontanément ce genre de pensée n’est pas spécialement à notre honneur.
Côté “vie mondaine” de Plieux, le front s’éclaircit : plutôt que demain, comme il était prévu, Ludovic et son amie Solenn sont repartis tout à l’heure. Pour le Plessis-Hébert dans un premier temps, puis Paris. Ne restent plus ici qu’Isabelle et Olivier. Et, demain, retour des deux labradors camusiens, amenés si j’ai bien compris par la mère de Pierre – Céline reste persuadée que tout va mal se passer entre eux et les nôtres, je pense le contraire : on saura dans quelques heures qui avait raison.
Onze heures et demie du soir. – Ils sont tous à la Comète, je pense. Rapidement, je suis bien content de n’avoir pas été exposé à y aller. D’abord parce qu’il y a vraiment trop de monde, et même des gens que j’aurais été content de rencontrer : dès le lendemain, j’aurais évidemment oublié qui est qui, etc.
De plus, il y a les cons irrémédiables, ceux dont pour rien au monde je ne voudrais croiser la route, et qui, eux mêmes, ne souhaiteraient me rencontrer. Oh 91, par exemple, qui, à mes yeux, est l’archétype du crétin malfaisant, et qui, en ce moment même, doit se trouver à la Comète. C’est-à-dire que, moi, je serais très capable de cotoyer cet abruti, et même de lui faire bonne figure, par respect pour Nicolas. Mais ce petit merdeux, assuré d’être un ange, en serait probablement, lui, incapable.
À tant faire que de fréquenter des pédés, je préfère rester dans les parages de Renaud Camus, qui me paraît hautement plus fréquentable que ce connard. Mais, bien entendu, tout cela est sans importance.
En admettant même que l’autre abruti soit brusquement mort avant le début de cette soirée, je pense que je n’y serais pas allé tout de même. J’aime beaucoup Nicolas, j’aime au moins autant Tonnégrande, mais je ne tiens guère à les voir autour de cette ronde braillarde. – Ici, le silence se fait total, la nuit également, il se trouve que le carré lumineux de cet ordinateur luit tant qu’il peut, et que la pièce, le reste de la pièce, se perd dans la nuit.
Vous n’avez pas idée du silence qui opère autour de moi. Prenez un verre à ma santé (s’il est encore temps), et pissez à la raie des gens que je méprise.
Samedi 29, minuit cinquante. – Merde, je ne sais pas. Comme toujours. Hier soir, j’ai raconté, ici (non, pas ici : sur le blog), ce que j’ai assez mal vécu, finalement. Trait d’humour noir, pas spécialement drôle forcément. Canicule, ma grand-mère, Mme Camus. Le lendemain, mort de Mme Camus : je me sens plutôt minable. Et je le raconte. J’ai tendance, quand je me sens minable, à raconter le pourquoi du comment. Or, là, ne croyant ni à la prémonition, ni à la puissance de l’humour de merde, ni à rien de ce genre, je me sens vraiment merdique – et il me semble que je dois le dire ; me vautrer dans la boue que j’ai créée.
Bien sûr, ce malheureux Jérôme Vallet m’a déjà pointé du doigt, sur son petit blog de merde. Jérôme Vallet ne s’intéresse, dans la vie, à peu près qu’à moi : c’est un peu triste. Mais ça l’occupe. Là dessus, forcément, se branche le sieur Labeuche, drapé dans une vertu toujours un peu ridicule, comme il l’est lui-même. (Il va de soi que les Labeuche et Vallet étaient destinés à se rejoindre – au moins contre moi : on s’amuse comme on peu.)
Enfin, bon : chez le Vallet, je reste le gros con que vous connaissez, et lisez chaque jour. Valérie Scigala s’en mêle : elle n’en revient pas de ce que j’ai pu écrire. Qu’ai-je écrit ? Que, pendant quelques secondes, par un trait d’humour noir (pas très fin, ça c’est sûr), j’ai imaginé que la pseudo-canicule pourrait me “débarrasser” de ma grand-mère. À qui j’ai associé la mère de Renaud Camus (quand nous nous voyons, l’écrivain et moi, nous nous donnons volontiers des nouvelles de nos vieilles dames respectives, quasiment contemporaines).
À part ce connard fielleux et shooté à mort de Vallet, qui a pu imaginer que je souhaitais la mort de ma propre grand-mère ? Et, donc, de Mme Camus, que je ne connais pas ? Il se trouve que, le lendemain de cette seconde dont nul n’est fier, l’une des deux dames en question est morte. Et que tout cela a résonné désagréablement à mon esprit, que je me suis senti un peu “merdeux”. Je l’ai raconté. Sans doute pour me débarrasser de cette funeste coïncidence, de ce téléscopage entre ma sottise ricanante et la réalité du lendemain. Montrer à quel point on peut être bête, s’en vouloir de l’être, etc. Faire étalage de sa propre sottise, lorsque le sort s’en mêle.
Dimanche, 30, dix heures et demie du soir. – Voilà, on part demain matin. Ce soir, comme pour nous donner tous les regrets de la terre, les fenêtres de la salle des Pierres n’étaient que pure lumière, avec cette branche japonaise de l’arbre mort. Ce matin – même ricanement du paysage contre nous – les Pyrénées sont réapparues, sur la route de Saint-Clar : nous les avions entr’aperçues les premier et deux août, et rien depuis : elles aussi sont venues nous saluer ironiquement, s’incliner devant notre départ.
Je pense que je vais fournir une dernière « livraison » de ce journal, mais je ne sais pas trop ce qu’elle contiendra, forcément. Assombrissement des derniers jours, on l’aura compris, à cause de certain con, qui fait très semblant de ne rien comprendre. En même temps, bien sûr, rien à faire de ce malheureux ; on peut certainement me le reprocher, mais en règle générale, les malheureux m’indiffèrent – surtout les malheureux malfaisants dont il fait éminemment partie.
Reste la merveilleuse entente entre nos chiens et ceux de Camus, récupérés il y a deux jours. Après quelques grognements et désirs de rapprochement, ils en sont à s’ignorer gentiment – ainsi que les humains devraient le faire, il me semble. (J’en entends deux, là, qui ronflent, sur les tapis en avant de ce bureau, je ne sais même pas de qui il s’agit… La paix est merveilleuse…)
Que se passera-t-il, dans leurs têtes, demain, vers six heures, lorsque nous partirons ? Se résigneront-ils ? Vont-ils pleurer sans qu’on les voie ? Quels regrets obscurs auront-ils ? Et quelles amours interrompues ? On ne s’en souciera pas, évidemment – on roulera droit devant.
Mardi 1er septembre, cinq heures de l’après-midi. – Ainsi que je l’ai dit rapidement dans ce billet, notre retour à la vie normale, à l’existence-comme-elle-va, s’est effectué sans à-coup. En fait, tout se passe – pour moi – comme si nous avions rêvé Plieux, sans jamais quitter le Plessis. C’est une sensation un peu étrange. Mais il reste le rêve, ce qui est bien le principal.
Le dernier jour (dimanche) a été très morne pour Catherine comme pour moi : nous étions encore là, mais déjà si presque partis que sans goût pour rien entreprendre. Pour ajouter à cette mornitude, le fait que ni la veille ni ce jour-là nous n’avons eu la moindre visite. Comme si, nous précédant dans l’irréel du songe, Plieux avait déjà perdu toute existence tangible aux yeux des touristes. Mais il est hautement plus probable que les touristes en question étaient déjà sur les routes ou le départ, et se souciaient comme d’une cerise de nos vieilles pierres dressées.
Nous avions choisi de rentrer par Agen, Bergerac, Périgueux et Limoges en empruntant l’itinéraire dit « bis », à travers ces deux régions – Périgord et Limousin – que j’aime de plus en plus. Puis, autoroute jusqu’aux portes de la Beauce, où nous l’avons quittée pour obliquer vers Chartres puis Dreux et Saint-André-de-l’Eure – mettant ainsi un point final à notre épopée plieusaine, ainsi qu’à ce journal du même coup.
(Depuis ce matin, lorsqu’ils passent près de moi, Swann et Bergotte reniflent avec insistance le bas de mon pantalon ; auquel, je suppose, sont restées accrochées les parfums des seigneurs Orage et Ottokar.)
