dimanche 24 février 2008

Dialogue d'ombres

vendredi 9 février 2007


Toi ? Ici ?


Franchement, mon pauvre Bergouze, c'était bien la peine de croire si fort en Dieu pour, vingt ans plus tard, te retrouver coincé dans cette toile virtuelle et mondiale comme une pauvre mouche invisible !

J'imagine le sourire un peu triste - mais tellement bon, hein ? tu te rappelles ? - d'André, à l'idée de te savoir empêtré là. Gageons qu'il n'en saura rien : m'a pas l'air d'être trop son genre, les blogs. (Fais-moi penser à te reparler plus longtemps d'André, un jour prochain, tu veux ? On a tout le temps : celui qui me reste.)

Ou bien, si Dieu est une grosse araignée ? Et il lui aurait fallu tout ce temps pour la tisser, sa toile ? J'ai un peu de mal à marcher dans cette combine, vois-tu... Toi aussi, je le sens bien. Mais enfin, enfin...

Tu as déjà compris : je tourne autour du pot. Vingt ans de silence : pas si facile de retrouver le fil (cas de le dire...). Et toi, comme d'habitude, tu attends que je m'avance en terrain découvert, bien sûr. C'est toujours l'avantage des petits, d'attendre que les gros bruyants prennent la parole avant eux - pour voir un peu comment ils vont tourner leur réponse, de quelle manière ils vont colorer la soirée. Car ce sont les petits qui colorent : les babars se contentent de barbouiller à gros traits, avec des couleurs assourdissantes, criardes : c'est bien le mot.
J'ai souvent eu, alors, l'impression de t'ensevelir sous ma voix - trop forte, péremptoire ridiculement. Et puis...

Mais non, il faudrait que je commence par le début, n'est-ce pas ? Ou plutôt, par la fin, par maintenant : de la science-fiction, pour toi, forcément. Vingt ans, dis donc : il y a tout Alexandre Dumas, là-dedans !

D'abord : partons du principe que Dieu existe, bon, que tu es installé à sa droite, à sa gauche, au-dessus, en dessous, quelque part dans son environnement immédiat, OK, très bien. Son omniscience supposée ne signifie pas que vous êtes tenus au courant, vous, les immobiles silencieux, de toutes les conneries que nous faisons ici-bas (ou ici-haut : après tout, je te le rappelle, on ne sait pas trop où reposent les morts, les pauvres morts de Baudelaire).
Donc, si ça se trouve, tu ne sais même pas ce qu'est un blog, pauvre âme pâle ! Moi non plus, pas très bien, je t'avoue. Et, pourtant, j'ai passé exactement 21 ans, 2 mois et 18 jours de plus que toi, sur cette approximative planète.

Mais enfin, disons qu'il s'agit d'!un endroit qui n'existe pas, d'où les gens qui ne savent pas parler peuvent envoyer des messages à d'autres gens qui ne les écoutent pas. C'est intéressant, non ? Tu t'étonnes ? Tu vas voir : le monde est devenu tel. Je vais tâcher de te rendre ça clair, mais je ne promets rien.

Pour y parvenir, il va falloir qu'on prenne notre temps, les deux. Le temps, désormais, c'est moi qui en suis comptable : il durera autant que moi - pas trop, donc, sûrement. Après, je te raconterai la suite en direct, si je suis admis à pénétrer vraiment dans la toile.

(Là, comme tu as oublié d'être idiot, tu remarques bien que je m'obstine à tourner en rond. Sais pas trop comment commencer, ben oui. Tu ferais quoi, à ma place ? J'ai l'impression que tu saurais, mais c'est peut-être un effet pervers induit par la distance - l'immense distance de ces vingt ans, ce pas de géant que j'ai parcouru à toutes petites enjambées précautionneuses (et puis, pas tellement que ça,). Mais peut-être que je vais trouver : le moyen de déchirer la toile, ou de me faufiler à travers elle, ou juste de l'ignorer, va savoir.)

Plein de choses à te dire, plein. Te parler d'écrivains que tu n'as pas connus - parce qu'ils n'existaient pas encore, ou parce qu'on était trop occupés à la chatte sèche et fermée des filles pour leur consacrer le temps qu'ils méritent, qu'ils attendent, qu'ils réclament. Trop même pour s'apercevoir de leur murmurante existence.

Tiens, R. Camus, par exemple. Je ne t'en parlerai pas ce soir, mais j'avais juste envie que tu connaisses son nom - de le prononcer. Les livres de R. Camus, mon réjouissant Bergouze, ça fait partie de ce qui donne envie de vivre encore un peu (oui, bon, évidemment : te balancer ça à toi, c'est un peu beaucoup border line, comme on dit maintenant...). R. Camus, parfois, c'est cet homme qui, chez moi, ravive le regret de ton absence (il parle très bien de l'absence ; on ne sait même pas s'il est tout à fait encore là, d'ailleurs), parce qu'il aurait probablement été fort bon de le lire ensemble - je veux dire : chacun de son côté, et d'en parler ensuite, autour d'un jarret de porc à la Tour d'argent (celle des simili-pauvres, à la Bastille, et qui n'existe plus). Avec Petros qui, évidemment, se serait demandé ce qu'on pouvait trouver d'intéressant aux livres de ce type... Juste comme ça, pour n'être pas dupe... Lui qui l'est tellement, toujours, comme nous...

Bon, on reparlera de Camus une autre fois, si tu veux bien. Il faudra aussi que je t'entretienne de mon Irremplaçable Épouse (Catherine, dans la vie courante), mais ça aussi, ça peut prendre du temps (et, d'ailleurs, comme elle va évidemment lire tout ça, tu imagines les scènes si jamais je l'expédie en trois phrases...).

Bon, là, ça devient bizarre, parce que j'ai assez envie d'éteindre l'ordinateur (ah ! oui, tu ne sais pas : on a tous un ordinateur à la maison, maintenant ! Plus d'autres trucs vraiment beaucoup plus aliénants et cons, comme les téléphones portables : je te raconterai un autre jour ce que ces quelques grammes de plastique ont commencé à faire de nous), mais en même temps je n'arrive pas tout à fait à me taire (ce qui ne doit pas être pour te surprendre).

En tout cas, pour en finir, ce soir, je te mets à l'aise : personne ne lira ce blog et, si par hasard un égaré s'y aventure un jour, on fera comme s'il n'était jamais venu et on ne lui répondra pas (mais gentiment).

On est seuls, ma poule, on est tranquille, l'éternité s'avance...




samedi 10 février 2007


Réveil difficile


Va savoir pourquoi, mon bon ami, je me suis réveillé assez lourdement pâteux, ce matin. Pas de beuverie excessive, pourtant, rien qui ressemble à la si bien nommée gueule de bois, non.
Ce serait plutôt une cervelle de bois, ou de plomb, qui m'alourdit depuis les aurores. Peut-être le fait de t'avoir, hier, ici même, tiré de ton long sommeil. Je suis dans la situation de l'égyptologue qui pénètre dans la chambre mortuaire du pharaon : gare à la malédiction !

En plus de ça, il fait, sur ce coin de la planète terre appelée Haute-Normandie, un petit samedi venteux qui n'appelle pas l'élégie ni les joyeuses gambades spirituelles : "Un temps à manger des biscottes", comme dit niaisement une grande blonde chevaline dans une publicité télévisée.

Pour le coup, alors que j'ai du travail (trois articles à écrire, un roman à commencer, qui doit être le 15 mars dans l'ordinateur du Sieur de Villiers, mon tout-puissant éditeur), je suis là à t'entretenir de mes petits états d'âme de plus ou moins vivant, au lieu de m'y mettre.

Heureusement, il y a les oeuvres pour piano de Szymanovski - un musicien polonais de... (attends une seconde : je me lève pour aller vérifier ses dates, à celui-là...) Bon : 1882 - 1937. C'est grâce à Camus (dit Le Seigneur de Plieux), ou plutôt à son Journal, que j'ai découvert ce Polonais dont j'ignorais jusqu'à l'existence auparavant. Il se prénomme Karol, comme ce pape que tu aimais beaucoup, et qui a fini par nous planter là pour aller te rejoindre.

Changement de pape : bonne occasion - tu aurais dû voir ça - pour l'habituel déferlement de mauvaise foi (ah ! ah !) stupide et bien pensante qui, j'ai le regret de le porter à ta connaissance, fait de nos jours des ravages comme jamais.

On a commencé par régler son compte à Jean-Polsky : premier arrivé, premier servi, n'est-ce pas ? Et on a pu voir toute la cohorte de nos petits athées laïcards venir pleurnicher que, non, vraiment, ne pas dire aux gens qu'ils devaient absolument mettre des préservatifs pour aller baiser comme des lapins sur les parkings des discothèques, ça n'était pas chic du tout de sa part, au successeur de saint Pierre. Oh ! le méchant réactionnaire, qui a obstinément refusé, un quart de siècle durant, de transformer le Vatican en antenne locale du Planning familial ! Ah ! le cuistre qui prétend maintenir un dogme poussiéreux, une discipline, une cohérence !

Ensuite, le cercueil bien refermé, on s'est attaqué au suivant, le Benoît seizième du nom. Lui, c'était encore plus facile. D'abord, il est allemand : un velours, tu penses ! Et il a fait partie des jeunesses hitlériennes étant enfant : on n'aurait pu rêver mieux, pour nos petits traqueurs de fascisme larvé, rampant, toujours sur le point de revenir, comme l'on sait.

Enfin, ce fut une période de bel amusement, tu peux me croire. En ce moment, c'est bien aussi, mais seulement pour nous autres, Français, grâce à la campagne électorale. Un nouveau président, ça fait frétiller les consciences, donne des fourmis dans les urnes. D'autant que, là, mon cher, il y a un coup nouveau : le risque n'est pas encore totalement écarté de voir entrer à l'Élysée une péronnelle de la plus belle eau, chaisière en tailleur clair, aussi fondante que Margaret Thatcher, aussi douce que Golda Meir, le sourire angélique de Terminator.

Sinon, si dans un sursaut ultime, le peuple souverain décide de la renvoyer dans son Poitou et dans ses Charentes, alors on aura le petit modèle d'arriviste courant, standard - le genre qu'on connaît par coeur, après douze ans de Chirac.

(Là, le maître du blog en arrive à soudain se demander pourquoi il perd son temps à te parler de ces deux-là, dont tu te fous éperdument... et moi avec, au fond)

De toute façon, fidèle à mes habitudes anciennes, je n'irai pas voter : puisqu'il le faut j'accepte d'avoir un maître, mais je me refuse à le choisir.

Je vais arrêter ici pour l'instant, mon ami. Après tout, tu as peut-être quantité d'autres choses à faire qu'à m'écouter.

Si tu croises Karol Szymanovski, dis-lui que j'aime beaucoup ce qu'il faisait.




samedi 10 février 2007


On ratisse large



Veux-tu savoir, mon bon ? À peine installés en ce blog, nous avons déjà deux lecteurs ! Si, je t'assure. En plus, on fait dans l'international, puisqu'ils sont québécois. Bref, les portes de la gloire se sont ouvertes à deux battants, autant dire...

Sinon, il fait nuit, j'aime toujours autant ça, même si, par rapport à l'époque où tu m'as connu, j'en profite pour rester chez moi, et non plus pour courir les villes, les rues, les bars, les culs (c'est pas un beau "zoom avant", ça ?). Ce qui me reste de ces années-là tiendrait en peu de mots, sais-tu ? Tellement que je préfère ne pas commencer l'énumération, de peur de découvrir qu'il y en a encore moins que ce que je crains.

Il me reste toi et quelques sourires consentants, rien de plus. Aussi la conscience d'avoir vieilli, ce qui est un bien précieux, si l'on regarde un peu l'effrayant "jeunisme" auquel nous sommes soumis, pratiquement à jets continus.

La vieillesse, ce n'est pas l'état du corps (même s'il joue forcément) : c'est une conscience - la conscience de l'être, vieux. Moi, je le suis devenu quasiment du jour au lendemain, à 42 ans, lorsque j'ai pris la décision que je ne tenterais plus d'écrire la moindre ligne en pensant faire de la littérature.

Eh oui, il fallait bien que je te le dise à un moment ou à un autre, autant que ce soit aujourd'hui, on sera tranquille : j'ai manqué à la promesse que je t'avais faite, peu de temps avant que tu ne replies ton ombrelle. J'ai posé la plume, recapuchonné le stylo, retourné le clavier, comme tu voudras.

Note que cela ne nuit nullement à mon sommeil : je pense depuis longtemps que la mort nous délie des promesses et des serments que l'on a faits aux vivants. Mais il est possible que tu sois d'un avis sensiblement différent.

Il n'empêche : je suis désormais vieux et vivant, tu demeures jeune et mort. À nous deux, on devrait parvenir à reconstituer un humain à peu près présentable.




dimanche 11 février 2007


Pipilier de babar



Finalement, le principal avantage des vrais morts sur nous, c'est qu'ils ne se sentent pas obligés de voyager. À moins que si, au contraire ? Ça vous arrive, à vous autres, de vous sentir des fourmis dans les mollets ? En plus des vers dans les orbites creuses, je veux dire ? Tâche de me le faire savoir, c'est intéressant.

Bon, nous, comme tu le sais, on bouge. Tout le temps. Comme notre sang circule, on se croit tenu de faire la même chose. Donc, on circule. Parce qu'on devine qu'il n'y a rien à voir, tu penses ? Possible, oui.

Pourtant, tout semble fait pour nous dissuader de risquer le moindre orteil au-delà du jardin qui entoure la maison, à commencer par ce goulet d'étranglement, ce portillon des Enfers qu'est un aéroport international. Les foules titubantes, à la fois pressées et sans but discernable, auxquelles il nous est fait obligation de nous mêler avant d'accéder au Purgatoire : la salle d'embarquement, il n'y a, pour les décrire, que des mots dont les dictionnaires sont obligés de purger leurs pages, pour raisons de bienséance.

Évidemment, il y aurait zombi, qui serait bien commode. Mais ça nous ramènerait forcément à des histoires de morts vivants, ce qui risquerait de nous assombrir l'humeur, de plomber l'ambiance de ce blog, ce bloguet, blogounet.

Donc, les aéroports : portillon de l'Enfer, puis Purgatoire et... Et retour vers l'enfer. Car il n'y a aucun paradis à espérer quand on se mêle de tourner autour du globe, en scrutant le sol par le hublot afin d'y dénicher un hôtel convenable ou un restaurant "Routiers", avec plein de camions garés sur le côté.

C'était une croyance fortement enracinée dans l'esprit de mon père (il te passe le bonjour, au fait, ainsi que ma mère), quand j'étais enfant et qu'on partait en vacances (elle doit toujours y être imprimée, du reste) : il convenait de déjeuner dans un Routier (c'est comme ça qu'on disait), devant lequel il y avait autant de camions arrêtés que possible. "Si les routiers y vont, c'est signe qu'il doit être bon", péremptait le cher homme. Je n'ai jamais eu le courage de lui expliquer qu'il pouvait aussi s'agir de chauffeurs de poids lourds ayant des goûts de chiotte en matière de gastronomie bord-de-routière. De toute façon, ça ne sert plus à rien désormais : les mangeoires d'autoroute ont réglé le problème.

Je reviens à mon aéroport. Mais c'est pour le quitter aussitôt, vu que je n'y mets pour ainsi dire jamais les pieds. Ou alors, pour accompagner le départ d'un visiteur qui a tapé l'incruste à la maison durant plusieurs jours d'affilée (mon seuil de tolérance est au plus bas, dans ce domaine de l'envahissement domestique), afin de m'assurer qu'il part vraiment, qu'il n'a pas fait ses bagages juste pour apaiser un peu ma nervosité grandissante.

En matière de voyages, j'ai réduit les ennuis au maximum, grâce à deux principes auxquels je me tiens fermement : inertie et proximité.

Pour le premier, c'est tout simple : lorsque mon Irremplaçable Épouse est prise d'une soudaine envie de translation physique, j'opine du chef, j'acquiesce, j'agrée tout ce qu'elle veut. En faisant observer que j'ai un livre à écrire et que, donc, ça ne va pas être possible avant au moins trois mois. Généralement, ce délai est suffisant pour que ces projets grotesques de villégiature lui sortent de la tête.

Mais, parfois, le mal a déjà fait trop de ravages dans son esprit, il persiste donc, l'inertie devient inopérante. C'est notamment le cas lorsqu'elle s'abandonne à l'influence pernicieuse de Radenu Sumac...

(Ah ! oui, que tu saches : à partir de maintenant, je l'appelle comme ça car, sinon, j'ai découvert que tous mes petits messages se retrouvaient sur le site de la Société de ses lecteurs, et je ne voudrais pas avoir l'air de me donner en spectacle auprès de cette estimable compagnie - dont certains de ses membres doivent déjà me trouver fort envahissant, du genre bel éléphant ivrogne dans leur petite boutique de porcelaine : le pipilier de babar, en quelque sorte. De plus, je trouve que ce nom lui donne une petite allure péruviano-caronienne, dont il ne devrait pas être trop mécontent. Mais, là, je m'avance peut-être un peu : l'homme n'est pas toujours d'un maniement facile...)

... l'influence pernicieuse de Radenu Sumac, disais-je, dont certaines pages du Journal pousseraient à l'errance touristique le plus robuste des sédentaires. (La seule idée que le prochain volume relatera un voyage en Corée me fait d'avance frémir, quand je songe à la très fragile santé mentale et voyageuse de mon Irremplaçable Épouse...)

Bref, dans un cas de ce genre, je passe au plan B, qui consiste, en quelque sorte, à limiter la casse, à restreindre le périmètre, à réduire la voilure. Exemple : actuellement, suite à une ravageuse lecture au premier degré d'Outrepas, la pauvre femme est en proie à une terrifiante crise d'Écossophilie galopante, de fulminante Highlandolâtrie.

Bien entendu, de l'Écosse, il ne saurait être question. Traverser une mer, conduire à gauche, parler un patois étranger, payer avec une monnaie inconnue, cesser de manger pour se résigner à seulement se nourrir, etc. : la raison la plus solidement arrimée y sombrerait à coup certain.
Par conséquent, il va s'agir de détourner le désir obsessionnel de la malheureuse vers de moins périlleux objectifs : une semaine à Florence, trois jours à Venise - ou même, si j'ai de la chance et de l'habileté manoeuvrière, un simple week-end dans un centre de thalassothérapie breton : on y est en quatre heures de voiture, et je pourrai l'attendre au bar pendant les soins. Elle passera ses journées à se prendre des seaux de boue, et moi le même temps à des verres, assis.


Pour finir, viendra le moment, je le pressens, où elle ira toute seule, à sa thalasso à la con. Moi, je resterai garder les chiens (oui, parce que je ne t'ai pas dit : on a deux chiens. Swann et Bergotte : parfait exemple de snobisme canino-littéraire qui me ferait sourire de pitié chez un autre...) et, pour me venger d'être tout seul, je ne mangerai que des trucs gras et je resterai une semaine sans me laver.

Ça lui apprendra.




lundi 12 février 2007


À propos d'une phrase de Malraux



Mon pauvre Bergouze, tu dois sans doute te dire que les années ne m'ont pas beaucoup amélioré, ni même changé. Je crée ce blog en jurant par tous les saints que je n'y parlerai qu'à toi, et me voici, deux ou trois jours plus tard, babillant avec toute une chacune des âmes égarées qui viennent à y passer. Comme quoi, l'éléphant a peut-être beaucoup de mémoire, mais bien peu de volonté. Et aucune suite dans les idées, pour le moins.

Du reste, je suis déjà à me demander si tout cela est bien raisonnable. À quoi bon aller déverser ces baquets de mots sur ta pierre tombale, dans le petit cimetière de Caluire ? Pas une syllabe n'en traversera l'épaisseur impassible.

Que dolor de papeles que ha de barrer el viento
Que tristeza de tinta que ha de borrar el agua...

Comme tu vois, j'ai l'esprit quelque peu enchifrené, ce matin. Mais ça ne fait rien, on va continuer tout de même. Muss es sein ? The show must go on ! et toutes ces sortes de choses.

Tu te souviens de la prophétie de Malraux : "Le XXIème siècle sera religieux ou ne sera pas." ? D'abord, à ma lacunaire connaissance, il ne l'a jamais dite (pas davantage que Flaubert n'a clamé qu'il était Madame Bovary, mais c'est une autre histoire). Tu n'as qu'à lui demander, je suis sûr qu'il confirmera.

C'est d'ailleurs heureux qu'il ne l'ait pas proférée car c'est une belle ânerie, dans sa deuxième partie : le XXIème siècle sera, quels que soient son visage et son allure (la preuve : on a déjà le pied gauche dedans et je ne voie pas que ça nous porte bonheur). Religieux, gastronomique, pseudopode, alcalin, lambrissé, caronien, marsupilamesque ou babariforme : peu importe, il sera.

En revanche, pour la première partie de la phrase, alors là, respect au deutéro-Malraux qui a trouvé la formule ! Parce que, le religieux, on est bel et bien dedans. Et pas juste un pied, pour le coup. Je sais que je vais attrister le croyant généreux, tolérant sans faiblesse, que tu fus, mais les fanatiques de toutes obédiences ont décidé qu'il était temps de faire le ménage dans nos consciences. Si possible à coups d'explosifs, de lance-roquettes, d'avions suicide et autre réjouissances comiques. Des gens qui me sont autant de nuces vomitae (j'espère que je ne me suis pas planté dans mon pluriel latin. C'est toujours le problème avec la cuistrerie : il faut assurer, derrière...).

Comprends-moi bien, mon vieux gisant : sur le principe, je n'ai absolument rien contre les intégristes, tant qu'ils intégrisent en cercle fermé. Qu'un catholique ne supporte que la messe selon Pie V, qu'un musulman observe strictement le ramadan et s'agenouille sur le trottoir trois ou quatre fois par jour, que le Dalaï Lama sillonne le monde en chemise de nuit avec le sourire figé de Lova Moor, ou encore qu'un juif se promène dans Jérusalem avec ses petits ressorts à boudins de chaque côté des oreilles, je dis : il faut que tout le monde s'amuse.

Mais que ces mêmes farceurs prétendent soudain mettre la planète en coupe réglée, par la terreur, après avoir massacré tout ceux qui émettraient poliment quelques menues réserves, laisseraient deviner d'infimes divergences quant à leur vision de l'avenir et du bonheur terrestre, alors il y a menace sérieuse, durcissement préoccupant, lendemains qui hurlent.

Eh bien, nous en sommes là, mon bon. Oh ! je te rassure : ce ne sont pas tes frères cathos qui nous font des soucis. Même un gros mangeur d'ecclésiastiques comme moi finirait par les regretter, ces bons pères. Ce ne sont pas les juifs non plus : leur religion se soucie peu de conversion et ils sont de trop haute culture, de trop grande et vieille civilisation pour s'abaisser à allumer la mèche d'une bombe.

En revanche, les musulmans, c'est une plus délicate affaire... Si tu veux tout savoir, on a quelques petits tracas, avec eux autres...

Je ne parle même pas des pays où ils règnent en maîtres et qui sont, tous, à une ou deux exceptions près, de féroces et sanguinaires dictatures, des régions de misère et d'abêtissement systématique, même lorsqu'un bienheureux hasard géologique y fait jaillir le pétrole à pleins barils.

Non, l'aspect le plus problématique, gros d'un avenir plus vert que rose, vient de "nos" musulmans à nous. De ceux qui sont venus et restés en France (ou ailleurs en Europe), que l'on a naturalisés (j'allais écrire : nationalisés) à tour de bras, ainsi que leurs enfants après eux.

La manière qu'ont ces gens d'envisager le monde, la culture, les rapports entre les êtres, etc., me révulse; tout ce que je suis ou crois être la rejette, la récuse, la révoque, la régurgite. Comme me révulse l'esprit munichois de mes compatriotes, face aux exigences de plus en plus grandes et comminatoires de cette secte innombrable.

Ils ne veulent pas de ce pays tel que je l'ai aimé (peut-être seulement parce que j'y ai grandi, du reste), je refuse celui qu'ils prétendent préparer - tout en m'attristant de ce qu'ils y parviendront très probablement.

Et puis, comme si cela ne suffisait pas, mon pauvre ami, il faut également supporter la continuelle liturgie d'une nouvelle religion, dont tu n'as pu connaître que les murmurantes prémices, une religion laïque mais qui finira par ne plus l'être : l'antiracisme coercitif. Mais, de cette nouvelle tête de l'hydre, je te parlerai une prochaine fois.

(Tout compte fait, si tu croises Malraux, pas la peine de l'embêter avec tout ça...)




lundi 12 février 2007


Une autre nuit qui s'annonce



Ou une autre nuit qui s'en vient, comme disent mes chers Québécois. Je me suis assis là, à ce bureau que tu ne connais pas, dans cette maison que tu n'as jamais vue, pas loin de cette femme inconnue (inconnue de toi, hein : je ne veux pas d'emmerdes avec la police !) qui dort dans la pièce voisine, avec l'intention de te parler assez longuement. De te parler de moi, pour varier un peu.

Parce que je me rends bien compte que t'entretenir du monde tel qu'il va ne me va pas, justement. Ça sonne faux, tout ça, je blablate, je pontifie, je vois ton oeil prendre de la distance. Je l'ai encore bien en mémoire, ce regard si particulier, tu sais ?, lorsque tu tentais d'accepter, non : de prendre en compte mes petites provocations idiotes, que, au fond, tu désapprouvais plus ou moins.

Là, ce serait le moment. Parce qu'il fait bien noir. Que le vent fait s'agiter et bruire les choses devenues invisibles, prolongeant leur existence. Les deux chiens sont dehors, j'entends parfois un grattement furtif (ou une protestation stridente de chat, si par hasard la jeune Bergotte (cinq mois depuis une semaine) se faufile sous la terrasse, dans leur tanière, et va les renifler d'un peu près), ils sont là, à quelques mètres, ils sont vivants, avec un naturel, une évidence, une plénitude, un "être là" (comme on jargonnait il y a quelques décennies (et peut-être encore)) qui, ce soir, tandis que je te parle, me devient injuste.

Comme pour mieux souligner les intermittences secrètes, la radio que j'écoute (québécoise, elle aussi, et ne diffusant (sans pub) que de la musique du siècle précédent, le nôtre) a des interruptions bizarres et brèves, qui ajoutent encore à l'étrangeté des sortes de halètements qu'elle diffuse en ce moment même (21:41:04, dit l'ordinateur - mais on n'est pas (plus) obligé de le croire sur parole).

Donc, ce serait le moment de te parler enfin, peut-être. Mais il est bien tard, j'ai bien sommeil, je suis bien vieux, tu es bien ailleurs...

Sous - ou plutôt derrière - le rectangle blanc lumineux où s'inscrivent ces mots, il y a , en "fond d'écran" (tu n'as jamais eu d'ordinateur, bien sûr, mais je suppose que tu comprends à peu près ce que cette expression signifie - arrête-moi si ce n'est pas le cas), il y a le chien Swann, debout, immobile, pensant à autre chose probablement, sur la plage de Veules-les-Roses, où vit désormais ma soeur Isabelle (tu te souviens d'elle ?), à marée basse. Il se reflète sur le sable gorgé.

Par cette photo, prise par Catherine (mon Irremplaçable Épouse-avec-majuscules : prends des notes, merde !), il est devenu éternel, un peu comme toi. Mais, lui, très bien en chair, presque aussi babar que son maître.

Donc, ce serait le moment de te parler enfin. Et, bien sûr, je sais déjà que je ne vais pas le faire. Pas ce soir. Parce qu'il est bien tard, et bien... et bien...

Cette conversation, c'est un peu, tu sais, comme ces musées où l'on n'entre jamais, parce qu'ils sont à deux kilomètres de chez soi, qu'on a tout le temps, qu'on verra ça une fois où il pleut, un jour que l'on passera devant pour autre chose... Et on finit par oublier leur existence, par gommer leur façade, coincée entre la charcuterie, où l'on se ravitaille de temps en temps, et la mercerie où Catherine va acheter des boutons pour les petits vêtements qu'elle confectionne à sa petite-fille (ah ! oui, ça aussi j'ai oublié : je suis "grand-beau-père", un rôle qui me va comme une capote à un eunuque - ma seule justification est que je ne fais même pas semblant d'endosser le costume).

Tu vois bien : à force de tournicoter, il se fait de plus en plus tard (21:56:34) et j'ai de moins en moins le courage, la force, le goût, ce que tu voudras, de parler.

En même temps (ça, c'est une formule exprès, juste pour agacer un peu les dents de Radenu Sumac...), je sais bien qu'il n'est pas si tard que ça (que quoi ?), et que je pourrais bien passer encore une heure ou deux avec toi. Les morts, les pauvres morts ont de grandes douleurs, on en tient rarement compte, tu sais.

Mais je suppose aussi que ton état implique une certaine sagesse forcée, une absence d'impatience qui te fera m'attendre jusqu'à demain, l'année prochaine, la vie d'après, le terminus...

Pour me faire pardonner cette dérobade un peu piteuse, je te promets de m'éveiller, demain, découragé, pâteux, lourd, inutile, sale, abject, visqueux, fêlé.

Et, en plus, il ne fera probablement pas beau



mardi 13 février 2007


La Mort de près



Il y a environ une demi-heure, j'ai frôlé la mort. Je sais que ça ne risque pas de t'impressionner, mais, moi, ça m'a vraiment fait bizarre.

Quand je dis que j'ai frôlé la mort, je veux dire que j'en étais vraiment très près : elle était à la table voisine de la mienne, dans la zone "fumeurs" de L'ambiance d'à côté, le restaurant de Levallois-Perret où je suis allé avaler un risotto aux champignons (je prends presque toujours le risotto, parce que c'est un vrai plat de feignasse : pas d'os, rien à mâcher ou presque, aucun risque d'éclaboussure intempestive sur le plastron de la chemise), et descendre un pichet de sauvignon (ah ! ben, c'que tu descends, mon pote, j'aim'rais pas l'remonter à vélo ! : blague beauf que j'adore).

J'ai découvert que la mort, tout comme ton Dieu, peut se décomposer en trois hypostases. En l'occurrence, deux costumes bleu marine et un gris. L'une des hypostases devait cacher, au fond d'elle-même, une nature de rebelle, car on distinguait de fines rayures plus pâles dans le sombre de sa tenue.

La mort a donc entre trente et quarante ans, l'une de ses hypostases a de petites lunettes à monture dorée, une autre fume, la troisième énonce des sentences (c'est l'hypostase-chef). Chacune a, devant soi, un document composé de plusieurs feuilles agrafées, sur lesquelles sont imprimés des tableaux de mots et de chiffres.

Les trois hypostases prennent bien soin de tourner les feuilles ensemble, sur une indication de l'hypostase-chef, indiscernable par le commun des mortels (et surtout le sauvignon aidant).

On comprend clairement que la mort procède non du divin mais de l'infernal, en constatant que les hypostases consomment une demi-Vittel à elles trois, à l'exception de toute boisson chrétienne (comme par exemple, celle dont s'abreuve ton encombrant ami).

L'hypostase à costume rayé commandera en plus un café : c'est décidément un élément à surveiller, peu fiable apparemment.

La mort a de terribles pouvoirs. Ses hypostases parlent d'une voix douce, égale, raisonnable, pondérée, duveteuse, poussinette. Il n'empêche qu'au bout d'un court quart d'heure, l'humain placé à côté d'elles est pris d'une brusque envie de sangloter devant tout le monde - et, pour une fois, le sauvignon n'y est pour rien.

Les mots que prononce la mort par sa triple bouche sont terrifiants, et ne sauraient être répétés sans conséquence fâcheuse, probablement irréversible. Les plus anodins d'entre eux résonnent déjà fort lugubrement : diagramme, capture d'écran (on devine ici la sauvagerie, dans le terme même), segment de marché... Il en est d'autres qui, frappant les tympans d'un mortel non averti, le transformerait illico en statue de sel - et même pas de Guérande.

Au bout d'une interminable éternité, alors que ton vieil ami fourbu crispait ses doigts tremblants sur le recueil de nouvelles de B. Traven qu'il avait cru bon de convier à ses agapes, la mort a fini par quitter la table. Les trois hypostases ont rangé leurs abjects grimoires dans des sacoches de simili cuir noir, dont les gueules ouvertes béaient comme celles d'un Cerbère, et ont quitté l'établissement, avec force sourires suintant de menaces atroces, à peine dissimulées.

Tout juste la mort avait-elle disparu sous les arcades de l'avenue de l'Europe que le risotto reprenait son moelleux, tandis qu'une douce ondée de parmesan tombait sur lui.

Et, comme bien tu penses, soulagé d'être passé si près du gouffre sans y tomber, j'ai repris un pichet de sauvignon.





mercredi 14 février 2007


Accident de ski (dégât collatéral)



J'ai oublié de te demander, avec tout ça : est-ce que Jean-Louis Pierrat est bien arrivé ? Inscrit chez vous ? Répertorié ? Fiché ? Listé ? Non, parce que ça m'ennuierait qu'il se soit perdu en chemin, ce grand con adorable qui a trouvé malin de nous faire une crise cardiaque massive en dévalant une piste de ski...

Du ski ! Je te demande un peu... Quelle idée, à son âge (et même à n'importe quel âge, du reste) ? Qu'y a-t-il de plus désespérément stupide que ces exemplaires d'humanité descendant sur deux bouts de bois parallèles des pentes enneigées qu'ils ont au préalable payé pour remonter ? Personnellement, je ne vois pas.

À part, peut-être, l'équitation. Pour moi, il n'est rien de plus déprimant qu'un bipède juché sur un quadru. En plus, tu as déjà vu leurs têtes ? Les regards hautains qu'ils laissent tomber sur toi, du haut de leur bourin ? Sans même parler des culottes qu'ils se croient obligés de revêtir (ça doit avoir un nom, mais je ne veux même pas le savoir), qui font un très vilain cul aux filles qui les portent - que c'est drôlement bien fait pour elles !

Mais enfin, je m'énerve, je m'énerve... Tout de même, tu avoueras : le ski...

Bon, si tu croises Jean-Louis, embrasse-le quand même pour moi.

Et n'oublie pas de lui dire de faire gaffe à ne pas marcher sur son menton.




vendredi 16 février 2007


Mémorial de La Case

Oui, oui, je vois bien que tu fais la tête, parce que je ne t'ai pas parlé hier. C'est moitié ma faute seulement : quand je vais travailler à Levallois le jeudi ou le vendredi, je suis obligé de m'installer à un autre bureau que le mien - en exil au sein de la rédaction, si tu veux. Du coup, face à un ordinateur qui ne m'est pas familier, je perds l'envie d'écrire, je ne fais plus que le strict minimum (celui pour lequel on consent à me payer encore).

Mais, aujourd'hui, tout rentre dans l'ordre, puisque j'ai devant moi trois bonnes journées sans sortir de la maison (à part ce matin pour emmener ma voiture au garage, et ce soir pour aller la rechercher : c'est intéressant, hein ?)

Petite parenthèse, j'y pense d'un coup : est-ce qu'on emmène sa voiture au garage, ou bien si on l'emporte ? D'un côté, on ne devrait pas pouvoir l'emmener, puisqu'il ne s'agit pas d'un être vivant. Mais, de l'autre, prétendre qu'on l'emporte alors qu'on est assis dedans...
Disons que je l'ai conduite jusqu'au garage, tiens, et parlons d'autre chose.

Parler de quoi ? Oh, t'inquiète: on ne sera pas en peine de trouver ! Tiens, par exemple... L'autre jour, ici même, au détour d'une phrase, j'ai signalé que j'écrivais dans un bureau que tu n'avais jamais vu, au sein d'une maison que tu n'avais pas eu le temps de connaître. Eh bien ! je vais te décrire l'endroit où je suis en ce moment.

Pour commencer, mon bureau n'est pas une simple pièce, mais une seconde maison, à part de la principale (ça fait riche, comme ça, sur le papier, mais en réalité, c'est tout petit et tout moche). Cette dépendance - Catherine et moi l'appelons La Case, puisque c'est ici que j'effectue mes travaux de nègre : si des associations antiracistes passent par ce blog, je vais me faire rincer... - se compose donc de mon bureau proprement dit (qui fait aussi bibliothèque), d'une chambre d'amis (qui ne sert fort heureusement pas très souvent), de la pièce de yoga de l'Irremplaçable Épouse, d'un coin cuisine qui ne sert jamais et d'une petite salle de bain qui est utilisée (du moins le suppose-t-on) par les rarissimes invités.

Et j'apparais dans le tableau (Enfin ! s'écrie le bon peuple, aux yeux naïfs et globuleux, Babar ! c'est Babar ! piaillent les petits enfants, de leur insupportable voix aiguë.). Je suis assis dos au mur, comme tout bon paranoïaque qui s'assume. Derrière moi, une sorte de panneau en simili-liège, où je punaise des trucs pour faire mon important. Plus un calendrier afin de m'y retrouver dans la marche du temps (un problème qui doit t'échapper, maintenant) et mon nom écrit en grosses lettres, pour être bien certain que je ne me suis pas trompé de maison ni d'Irremplaçable Épouse en rentrant bourré hier soir.

Devant moi, le somptueux bureau que je me suis déraisonnablement offert il y a tout juste deux semaines, afin de remplacer la mocheté que je trainais depuis trente ans, et que tu as dû voir plusieurs fois, à La Ferté-Saint-Aubin, chez mes parents (partis dans les Ardennes, depuis), dans ma chambre d'adolescent idiot (la maison ne reculant devant aucun pléonasme qui fait rire).

Ce bureau-là, mon vieux Bergouze, c'est un meuble à vous donner du talent (ça ne marche pas encore sur moi : il doit être ici depuis trop peu de temps, faut que ça incube...) : du merisier si frais qu'il doit rester un peu de sève au fond des tiroirs, du cuir qui meugle encore et de la marqueterie superbe "à se pisser parmi", comme on dit vers le Dauphiné ou la Bresse, je ne me souviens plus, et de toute manière on s'en fout. Il y a aussi un large tiroir plat qui se tire par devant, afin d'y poser le clavier de l'ordinateur. Et je ne te dirai rien du fauteuil à roulettes parfaitement assorti, sinon tu vas penser que c'est pour me vanter.

L'ensemble m'a coûté une fortune, mais je m'en fiche car je suis pété de thune (je dis ça, maintenant, histoire de faire un peu enrager le monde, dépiter les pense-petit).

Bon, tu me cadres, là ? Très bien, on peut élargir le champ. Je dispose de deux fenêtres. Une juste en face de moi (c'est-à-dire derrière l'écran), par laquelle je peux contempler si l'envie m'en prend (mais elle me prend assez rarement) la fenêtre de la chambre où j'irai ce soir reposer mon grand corps fourbu et lesté de nourritures diverses. L'autre est à ma gauche et ouvre sur le jardin, le portail et la maison des voisins d'en face (je veux dire : de l'autre côté de la rue).

En me penchant un peu et en tournant la tête (risqué, à mon âge), je peux voir le tilleul qui nous fait de l'ombre en été et qui, l'hiver, sert de resto du coeur (ah ! oui, c'est vrai : t'as pas connu...) à tous les piafs du canton, grâce à l'imposante mangeoire en bois verni que Catherine a fixée sur son tronc. Mésanges (bleues, noires et charbonnières), verdiers, moineaux (dont un albinos), pinsons, rouge-gorge (un seul), chardonnerets et même une grive : l'adresse est connue et très bien achalandée. L'année dernière, j'ai eu l'idée de tenir des comptes. Eh bien ! imagine-toi que ces bafreurs à plumes nous ont avalé cent kilos de graines de tournesol, plus une centaine de boules de graisse. Je ne voudrais pas avoir leur taux de cholestérol, personnellement.

La double-porte vitrée se trouve en face du bureau, mais très décalée sur ma droite. À travers elle (quand l'Irremplaçable Épouse a daigné faire les carreaux (vais me faire tuer, là !)...), s'offrent à mes yeux humides de gratitude émerveillée la maison d'autres voisins (ceux "de derrière"), un gros cerisier et un coin de champ où viennent paître des vaches ou des chevaux, selon le bon vouloir du fermier abruti et braillard qui préside aux destinées de ces bestioles comestibles et lactifères (sauf les chevaux).

Partout où c'était possible, Catherine a monté des bibliothèques Ikéa, qui regardent d'un air outré mon trop luxueux bureau, mais qui, nonobstant, font leur travail de bibliothèques en supportant des livres alignés (et empilés par endroits).

Sur les étagères à portée de ma main gauche s'alignent, impavides, les volumes de mes oeuvres complètes, ce qui doit à ce jour représenter une centaine de livres (ne compte pas sur moi pour en faire le recensement maintenant : je ne suis pas à tes ordres non plus...), plus les cartes Michelin et les guides de toutes sortes qui m'aident à les écrire.

À main droite, les mêmes étagères exactement (quoique d'un bois plus pâle), où sont rangés tous les dictionnaires, encyclopédies et autres ouvrages concernant de près ou de loin la langue française telle qu'on la massacre ordinairement sans leur précieux secours (et même avec dans de très nombreux cas).

Dans le coin entre les deux fenêtres se trouve un petit meuble à deux portes sauvagement squatté par l'Irremplaçable Épouse, et sur le contenu duquel je n'ai jamais jeté le moindre coup d'oeil : trop peur d'être changé en statue de pierre, de sel, ou même de poivre de Sétchouan. Dessus trônent un Bouddha en bois verni et un ours polaire en peluche : mes deux précédents avatars, avant le règne sans partage de Babar.

(Au-dessus de moi, il y a un plafond et on ne va pas épiloguer là-dessus, ni là-dessous : ce serait céder un peu trop facilement aux besoins de sensationnalisme des lecteurs. De la tenue, bon sang !)

Sur les murs sont accrochés :
- Une grande photo de Samuel Beckett, où il se tient le visage dans la main droite, ce qui fait qu'on ne reconnaît pas Samuel Beckett du tout.
- La petite photo prise par Man Ray, de Proust sur son lit de mort.
-Un pastel exécuté par Catherine et représentant Balbec, notre chien mort l'an dernier, couché dans l'herbe, la tête entre les pattes avant.
- Deux sentences tapées par moi à l'ordinateur et encadrées ensuite par la décidément irremplaçable Épouse. L'une est de Paul Valéry : Ne croyez à rien, faites le moins de mal possible à vos contemporains, et travaillez. L'autre est de Radenu Sumac : Tout imbécile confronté à une bibliothèque d'une certaine ampleur devra absolument demander, s'il veut être en accord avec son personnage : "Mais vous avez vraiment lu tout ça ?" À quoi bien sûr il convient de répondre, avec le plus grand sérieux : "Oh non, non, c'est purement décoratif..."

Voilà, je crois qu'on a à peu près fait le tour de la case. Évidemment, je pourrais tirer en longueur, te parler de la corbeille à papiers, t'entretenir des avantages des nouveaux radiateurs électriques, ou des prises "sécurité enfant". Mais, bon, il ne s'agit pas d'abuser de ta patience non plus.

Même si je la sais infinie, éternelle et désolée.




samedi 17 février 2007


Abrutissement de la masse



On ne fait pas toujours ce qu'on veut, n'est-ce pas ? Ainsi, moi, j'avais dans l'idée de te concocter un long message, histoire de te distraire un peu, d'aider cette nuit à devenir dimanche - et puis non : je suis censé aller m'avachir sur mon fauteuil, devant l'écran de télévision, tout contre le canapé où tricote l'Iremplaçable Épouse et où dort la petite chienne Bergotte : superbe programme, non ? Il y en a des qui ont déjà le sourire ironique et la petite moue supérieure aux lèvres, je pressens, je subodore, j'anticipe à peine...

Mais, des soirées de ce genre, souviens-toi bien, on en a eu un certain nombre, toi et moi, au 89ter de la rue de Charenton. Et, pour tout te dire, elles ne constituent pas les pires de mes souvenirs.

J'y vais, bonne continuation de nuit...




dimanche 18 février 2007


Histoire de bière et de queue



Travailler ? Là, maintenant ? Tu dérailles, mon pauvre Bergouze ! Tu as vu ce temps ? Il y a même des papillons - ces chenilles déjà déguisées pour la prochaine gay pride.

J'ai la satisfaction digérante de t'informer que, tout à l'heure, entre une heure moins le quart et une heure et demie, l'Irremplaçable Épouse et moi-même avons bu une bière (non, moi, deux...) sur la terrasse, à l'entrée du jardin. Il faisait 31° au soleil, j'ai failli appeler ma grand-mère (Toujours vivante ? Mais oui : 98 ans le mois prochain, pourquoi ? C'est de la race ardennaise, qu'est-ce que tu veux que je te dise !) afin de lui recommander de bien s'hydrater régulièrement, comme ils disent de le faire à la télé. Finalement, je me suis abstenu : Suzanne, c'est le genre à s'hydrater très bien toute seule.

Après ce prélude orge-houblon, on a enchaîné allegro con brio avec une compotée de queue de boeuf au foie gras, qui, timide, n'avait pas voulu venir seule et s'était donc fait accompagner par une petite purée maison que le simple qualificatif "onctueuse" aurait fait sourire de dédain apitoyé. Le tout en buvant de l'eau parce qu'on n'est pas des bêtes. Ensuite, j'ai laissé Catherine aux prises avec Le Perroquet de Flaubert et je suis revenu ici parler avec toi, c'est-à-dire tout seul, mais accompagné.

Donc, tu vois bien qu'il était impossible de casser une journée aussi idylliquement commencée. Surtout pour aller m'enclore dans une salle enfumée, sans fenêtre, autour d'un ring sinistre, à m'occuper de faire évoluer trois ou quatre pétasses très partiellement vêtues dans des litres de chocolat fondu (si tu ne comprends rien à ce que je raconte, mon distrait ami, c'est que tu n'as pas pris connaissance de mon message finement intitulé Dans les cordes, le nègre !, ou alors que son contenu s'est déjà envolé de ton crâne plein de courants d'air). De toute façon, le chocolat par-dessus la queue de boeuf et le foie gras, hein, ç'aurait fait tout de même beaucoup.

Au lieu de ça, en me donnant l'excuse de l'exercice à prendre, je suis venu flâner dans les allées rectilignes et bien tenues de ton domaine en co-propriété. Je salue les voisins bien poliment et, s'ils ne répondent jamais, je sens qu'ils apprécient l'intention - même si certains semblent un peu jaloux de toutes les fleurs de rhétorique qui ornent ton marbre, depuis que j'ai repris sa décoration en main. Mais je ne peux pas parler à tout le monde non plus. Tu n'auras qu'à partager avec les plus proches, si la chose s'envisage.

(Profitant de ce que j'étais occupé à remonter l'allée principale, l'Irremplaçable Épouse a sauvagement investi la moitié de mon bureau, son fer à repasser branché à la main. Un sourire vengeur et cruel sur ses lèvres ourlées, elle s'acharne maintenant à torturer par le feu (je veux dire : par le fer) mes chemises et mes petits polos Lacoste : le spectacle est effroyable. )

Écoute, ce n'est pas que je m'ennuie, mais l'heure tourne aussi sûrement que le lait de notre enfance et il va falloir que j'y aille. Comment ça : où ? Je ne suis pas certain que cela te regarde, vois-tu. J'irai selon mon humeur : il faut bien qu'il demeure quelques privilèges aux vivants, non ?

Allez, le temps de changer l'encre de mes fleurs, et ciao...


lundi 19 février 2007


La Situation se clarifie

Eh bien ! tu vois, nous y sommes : ce blog a rapidement trouvé la vitesse de croisière qui lui convient et que j'avais au départ imaginée pour lui. Après les bien compréhensibles cafouillages du début, la situation s'est considérablement décantée, clarifiée - assainie, même, il n'est pas exagéré de le dire. Donc, pour nous résumer :

1) Je parle à une personne - toi - qui ne me répondra jamais (c'est ce qui me surprendrait, par exemple !) ;

2) les rares errants qui avaient, un temps, échoué ici, se sont dépêchés de déserter ces salles lugubres et poussiéreuses ;

3) ne demeure que l'Irremplaçable Épouse, laquelle se trouve rarement à plus de vingt mètres de moi et pourrait donc tout aussi bien, en élevant à peine la voix, me répondre directement - ou faire semblant d'être sourde.

Tout était prévu, tout est advenu, nous sommes tranquilles : on va peut-être pouvoir commencer à parler.




mardi 20 février 2007


À tombeau ouvert



Nulla dies sine linea : c'est une question de principe, vois-tu. Donc, n'ayant rien de particulier à te dire, je le fais quand même, pour qu'il ne soit pas dit que je t'aurai laissé seul, ce mardi 20 février. De toute façon, je commence à y prendre un goût étrange, à ces petites conversations univoques.

En es-tu plus vivant ? Ou moins mort ? Je ne m'accorderai pas un pouvoir si exorbitant. Disons que ton souvenir remue. Le fantôme palpite dans ses draps mal repassés (forcément, puisque ta mère n'est plus là pour le faire, qu'est-ce que tu veux...). Les os cliquètent, le sourire affleure - j'ai comme l'impression que tu te ressouviens de moi, le contraire n'étant pas à prouver, j'espère.

J'en ai pourtant fait, des efforts, pour t'oublier ! Non, ce n'est pas ça exactement : l'oubli étant reconnu impossible, j'ai plutôt tenté de te repousser dans les marges. Par exemple, j'ai fait mon petit malin en n'allant pas à l'enterrement de ta mère (de ta "maman", comme on dit à présent, dans cette gigantesque nurserie femelle, geignarde et surpeuplée, qu'est en train de devenir le monde). Je ne sais pas ce que ton père a pensé de cette grasse et bruyante absence - je suppose que je préfère ne pas le savoir : il est des miroirs dans quoi on n'a pas trop envie de se découvrir.

Je ne sais pas davantage si ton père a encore des idées et des opinions sur le monde, les gens, tes amis, moi. Pour ne rien te cacher, il m'a l'air un tantinet perdu, dans un mauvais rêve dont il ne maîtrise pas les codes. Il tente bien de sortir la tête de la poix, par moments, mais on sent assez nettement qu'il ne tient pas tant que cela à respirer encore - c'est plus par réflexe ancien qu'autre chose.

Bon, bon, j'arrête sur ce sujet, je ne voudrais pas assombrir la nuit qui vient plus qu'il n'est séant. Il n'empêche : le fait qu'il soit encore, obstinément, vivant, arc-bouté sur une mémoire monstrueusement métastasée dans tout son être, me fait parfois passer un petit froid pernicieux dans la viande.

Est-ce que je souhaite sa mort ? Eh, oh, faut pas exagérer non plus ! Je dis juste que certaines pages sont particulièrement lourdes à tourner, quand on se mire dans leur filigrane. Je sais, je vois que tu comprends.




mercredi 21 février 2007


Rions un peu



Dis donc, c'est une idée que je me fais ou j'étais sinistre, hier soir ? Oui, oui, j'entends bien ce que tu bougonnes : non seulement tu es coincé là sans pouvoir en bouger, rigoureusement immobile et silencieux absolument, sans compagnon de lit, sans bonne causerie, mais en plus il te faut maintenant subir les cafarderies vespérales de l'autre gros lourdaud, là, qui va finir par te faire broyer du noir !
Bon, pour me faire pardonner, une petite blague, tiens :

Un type s'éveille au milieu de la nuit, consulte sa montre et s'exclame : "Bon sang ! déjà trois heures ! Il faut que je rentre à la maison sinon ma femme va me tuer !"
Alors, de l'oreiller voisin, monte une voix féminine ensommeillée : "Tu es à la maison et je suis ta femme..."

Je savais qu'elle te ferait marrer !




vendredi 23 février 2007


D'un blog l'autre



Il y a quelques minutes, en musardant sur le blog de Madame de Véhesse, je tombe sur cette sentence, que je te livre encore tiède :

" Tenir un blog est pathétique quand/si cela consiste à envoyer au monde entier une lettre qui ne devrait être destinée qu’à un seul, mais que ce « un seul », on ne l’a pas sous la main (...)."

Eh bien ! mon pauvre Bergouze, me voici pathétisé par Émorentienne ! Suis-je pathétique, te parlant ? C'est bien possible, même si je n'ai pas du tout cette impression, mais je comprends ce qu'elle veut dire. Du reste, malgré le désarroi qui affleurait dans le message en question, elle-même ne l'est pas du tout, pathétique. Alors ?

Envoyer des petites bouteilles à la mer, c'est une activité qui ne fait de tort à personne, je crois. Peut-être à soi-même, mais il est encore trop tôt pour que j'en perçoive les effets sur moi (à ceci près qu'il faudrait vraiment que je travaille à ce foutu roman à rendre le 15 mars, et que je reste là à te parler, au lieu de !).

Moi, mes petites bouteilles, on dirait que j'ai plutôt tendance à les enfouir sous terre. Je suis peut-être pathétique au carré.

[Je précise, car ce n'est peut-être pas suffisamment clair dans ce qui précède, que, dans ce message, Madame de Véhesse ne fait nullement allusion à moi, ni encore moins à mon blog dont je suppose qu'elle ignore l'existence - et qui, de fait, n'existait pas encore lorsqu'elle écrivait ces lignes, ndla]





samedi 24 février 2007


Elles nous auront



Tu ne devineras jamais ce qui m'est tombé dessus, à midi, alors que je venais tout juste de m'installer à table... Non, non, pis que ça encore... Laisse faire, de toute façon, tu ne trouveras pas...

L'Irremplaçable Épouse m'a demandé de trancher le rôti de porc ! À moi ! Pas une seule fois, en plus de seize années d'un bonheur quasi parfait, elle n'avait osé me mettre aussi violemment à contribution. J'en ai été tellement saisi que je n'ai même trouvé aucune bonne raison de me défiler. Et - tiens-toi bien - je l'ai fait !

Bon, une fois l'épreuve passée, il m'a bien fallu admettre que ce n'était pas si terrible, et que, comme animal à découper, le rôti de porc était tout de même moins retors que le poulet, ou même que le gigot, avec son os à la con. Néanmoins, je n'ai pas du tout aimé le petit sourire cruel, dégoulinant d'arrière-pensées pénibles qu'elle a eu pour me dire, d'une voix anormalement mielleuse : " Tu vois, tu t'en es très bien tiré, finalement !"

J'ai bien compris la menace à peine voilée : ayant sottement fait la preuve d'une dextérité que je m'étais jusque là employé à cacher avec un certain succès, je pouvais désormais m'attendre à ce que m'échussent (Oups ! risqué, celui-là...) d'autres tâches ménagères, dans un avenir que je pressens fort proche.

Mais j'ai déjà la parade à ces sournoises manoeuvres féministes. Le sang va couler à la première occasion. Si l'Irremplaçable s'avise, par exemple, d'exiger de moi que je coupe une tranche du délicieux jambon espagnol trônant dans l'arrière-cuisine, je n'hésiterai pas à m'entailler profondément un doigt ou deux, ce faisant. Histoire d'effacer la malencontreuse bonne impression que j'ai donnée avec ce foutu rôti de porc.

Attention, qu'il ne subsiste aucune ambiguïté : je n'ai absolument rien contre le féminisme. Et dès qu'une femme revendique des droits, de l'égalité, un sex-toy, que sais-je encore, on me trouve généralement au premier rang, à applaudir des deux mains, un sourire bienveillant sur ma face épaisse et grumeleuse. Oui, je le clame : les femmes se doivent d'être féministes, il en va de leur dignité.

Mais pas quand elles sont mon épouse.




dimanche 25 février 2007


Et en plus il pleut


Il fait nuit, et en plus il pleut : que du bonheur, mon vieux. Il se trouve que le bruit de l'eau tombant se marie très bien avec la sonate pour violon et piano de César Franck (tu vois, mon snobisme ne s'est guère arrangé avec l'âge ! d'ailleurs, pour me punir, le temps d'écrire ça et la pluie a cessé).

Comme tu l'as déjà compris, je n'ai rien de précis à te raconter, juste l'envie vague de bavarder un peu, pour ne rien dire - surtout pour ne rien dire. On faisait ça très bien, tu te souviens ? Et puis, de temps en temps, ça débouchait...

J'ai très peu parlé, depuis vingt-deux ans. J'ai produit beaucoup de phrases, mais j'ai très peu parlé. Ça n'a manqué à personne, je te rassure, et d'abord pas à moi. Maintenant, je ne fais même plus tellement de phrases. Ou alors, des bouts. Ou je répète celles que j'ai déjà dites à d'autres personnes, dans d'autres circonstances, sans plus d'intérêt ni de plaisir à les prononcer. Je fais un peu de bruit, c'est tout.

Je pense à un truc, depuis deux ou trois jours : tu crois que ça te distrairait si je t'écrivais un roman, ici ? Pas de la littérature, hein ! Juste une petite chose idiote, genre roman policier, avec des cadavres dans le placard et un détective un peu misanthrope, qui aurait l'oeil gauche plus petit que le droit. On pourrait essayer, qu'est-ce que tu en penses ? Je vais réfléchir à la question, ces jours prochains.

De toute façon, ça ne sera pas pour tout de suite : à partir de mercredi, je commence le Brigade mondaine que je dois rendre le 15 mars, ce qui me laissera peu de temps à te consacrer. Ou alors le soir, si je n'ai pas une indigestion d'azertyuiop. Quand il sera bouclé, on en recausera, j'ai déjà ma petite idée.

Et puis, de toute façon, qu'est-ce qu'on risque à se lancer ? Si je me vautre, ça ne concernera que toi et moi.




mercredi 28 février 2007


Teste vuide



Alors, là, par exemple, tu vois, eh bien je me suis assis devant ce bureau (ou derrière : c'est une chose que je ne saurai jamais), avec l'intention de t'écrire, mais sans avoir la moindre idée de ce que je pourrais bien te raconter. La tête complètement vide. Ou bien si c'est l'impression vaguement décourageante qu'aujourd'hui rien ne saurait t'intéresser ?

Tiens, si je te dis qu'il n'y a pas cinq minutes, il a tonné et que des baquets de grêlons se sont déversés du ciel : ça t'intéresse ? Tu vois, c'est ce que je disais...

La visite chez le vétérinaire, il y a une heure, avec Swann et Bergotte ? On ne va quand même pas encombrer la blogosphère (si, si : on dit comme ça...) pour deux malheureux vaccins !

Le long message que j'ai fait, ce matin, sur le site des lecteurs de Camus ? J'y ai dressé le palmarès des livres de lui que j'ai aimés un peu, beaucoup, etc. J'espère qu'il ne va pas se froisser de ce que je dis de certains (mais tout à fait correct, le Babar, hein, attention ! Respectueux en diable, impeccablement cravaté, tout ça...) En fait, ça m'a permis de préciser certaines choses dans mon propre esprit (oui, oui, je sais : les grands mots qui font rire...) et surtout donné envie de relire certains d'entre eux.

Ah, fierté, tout de même : Isabelle (ma soeur) a commandé la Vie du chien Horla, après avoir lu mon petit article dans France Dimanche. J'aimerais bien voir la tête de m'sieur P.O.L si jamais cinq ou six cents lectrices font la même chose... Bamboche d'enfer au château de Plieux ! Les manants d'alentour en parleront encore dans trois générations d'ici. Ou bien, légitimement révoltés par un tel étalage de richesses, une arrogance à ce point infatuée, d'aussi insolentes munificences dispensées à de louches intellectuels étrangers au pays, ils monteront à l'assaut de la forteresse et chasseront le dédaigneux marquis de Plieux à coups de fourche dans les reins, le renverront dans sa froide Auvergne, pisseront dans ses brocarts et mettront le feu aux Marcheschi - à qui la flamme et la cendre vont déjà si bien. Bref, la grande bacchanale libératoire.

(Tiens, il y a cette petite devinette, qui m'amuse toujours : Avec quoi ramasse-t-on la papaye ? Avec une fou-fourche.)

Depuis quelque temps, ma chaîne stéréo (mon "système de son", dirait un Québécois) donnait de dangereux signes d'essouflement. Je le sentais assez nettement sub-claquant. La semaine dernière, je suis donc passé dans un quelconque But ou Conforama, afin de me renseigner sur les prix. C'était tout bon : on trouvait du matériel possible à moins de trois cents euros (environ deux mille francs, pour ta gouverne). Et j'ai fait quoi, d'après toi ? Gagné : j'ai commandé par internet une chaîne Bose à mille deux cents euros. Après ça, je feins de m'ébahir de n'avoir jamais un sou devant moi, alors que - je te le rappelle, mon bon Bergouze - je suis censé être pété de thune...

Comme, en outre, ce mois-ci, j'ai eu la satisfaction citoyenne de participer activement à la bonne marche de mon cher et vieux pays (deux mille euros de tiers provisionnel...), je vois vraiment le fond du sac. Cela dit, je crois bien que, depuis 27 ans que je travaille, c'est ce que j'ai vu avec la plus constante régularité, le fond de cette saloperie de sac. Un jour prochain, on me coudra dedans et on n'en parlera plus.




samedi 3 mars 2007


Mauriac (variations)


" Que trouverais-je ailleurs ? Il n'est pour chacun de nous qu'un endroit au monde où nous ayons part au secret du monde. Le pittoresque n'existe pas. Si nous ne sommes que des spectateurs d'un paysage étranger, si illustre soit-il, il ne nous apporte rien, hors la fatigue et le sentiment du temps perdu."
(François Mauriac, Nouveaux Mémoires intérieurs.)

Ce livre est dans ma bibliothèque depuis le 23 mai 1979. André et toi me l'aviez offert, tu t'en souviens ?, à l'occasion de la Saint-Didier, moitié sérieusement, moitié comme une bonne blague ; pour voir un peu la tête que j'allais faire en me trouvant lesté de cette littérature de catholique mort. C'était l'édition originale de 1965, chez Flammarion, que vous aviez trouvée chez un quelconque bouquiniste, je suppose, à en juger par sa mine vaguement défraîchie.

Naturellement, vous aviez chargé la page 3, vierge, de dédicaces. Rien n'est plus dans votre manière à chacun que ce que vous aviez tracé ce jour-là. Toi, un dessin rapide, nerveux, à l'encre noire, représentant Jean-Marie Domenach, la tête entre les mains, postillonnant et accablé. Accablé, il l'avait souvent été, durant l'année scolaire qui se terminait - et la plupart du temps par ma faute, du fait de mes interventions saugrenues à son cours, de mes courts-circuits et dynamitages.

André, lui, avec la sage malice qui lui est impartie, avait transcrit une très brève biographie de saint Didier (540 - 608).

Ce livre est posé sur mon bureau, juste devant moi, en léger surplomb du clavier ; je l'ai repris hier soir, pour la trois ou quatrième fois, depuis ce 23 mais 1979 où vous me l'offrîtes (il déménage, celui-là, non ?) avec un petit sourire en coin. Et, le lisant, je rêve à cette date, à celle-là précisément.

Nous achevions nos études, selon l'expression consacrée. Moi, je me demandais déjà avec un certain tremblement dans les profondeurs de la viande si ce n'était pas plutôt elles qui venaient de réussir à m'achever. Dans quelques jours, nous allions coiffer cette nouvelle casquette, dont je savais pertinemment qu'elle serait toujours rop grande pour moi et allait me faire une tête d'emprunt un peu vaguement risible.

Vous sembliez, vous deux, parfaitement assurés de l'avenir, en tout cas sans crainte, au moment d'y plonger. Car l'avenir commençait demain matin, et nous le savions tous plus ou moins. C'était pour vous une plage, une falaise pour moi. Les orteils déjà dans le vide, je pressentais la chute.

Même si je ne savais pas encore, ni toi, quel gouffre attendait de nous engloutir.




samedi 3 mars 2007


L'Âme de Plieux



Il y a une chose que je ne t'ai pas encore dite, c'est la manière dont m'est venue l'idée de parler à ton absence. Car il y a eu un phénomène déclencheur, si je puis ainsi jargonner. Les premiers symptômes sont apparus vers la fin de décembre dernier, peu de temps après que l'Irremplaçable Ép... non, pour toi, désormais, je dirai juste Catherine, faisons simple - donc peu de temps après la visite que nous fîmes elle et moi au château de Plieux - celui où est perché le baron Camus.

D'abord, l'impression était étrange car, gorgé que j'étais de ses livres depuis environ trois mois, j'ai cru, passée la porte, sauter à pieds joints dans l'un d'eux. Je n'aurais pas été autrement surpris que le maître des lieux, agacé de mon intrusion, ne referme d'un geste sec le volume où je venais de me glisser, m'écrabouillant entre la page 452 et 453 - et Dieu sait que jamais encore je ne m'étais imaginé le destin d'une marguerite ou d'un trèfle à quatre feuilles au milieu d'un missel.

Ensuite, il y a eu les oeuvres de Jean-Paul Marcheschi, qui s'élèvent contre les murailles et te contemplent de haut, sans paraître s'aviser de ta présence. Ce sont de grands miroirs de ténèbres dans lesquels tu te reflètes minuscule - ou pas du tout. Il y a de la lumière, tout au fond, et tu as envie de la saisir, ou au moins de t'en approcher, mais tu sens bien que tes petites manoeuvres d'approche seraient tout à fait inutiles. Tu restes donc debout, immobile, à distance embarrassée, soudainement conscient d'une petite taille que tu ne te connaissais pas.

C'est ce que j'ai ressenti, très confusément sur l'instant, mais ça ne te serait pas arrivé, oh ! non. J'ai compris cela quelques jours plus tard, et de plus en plus clairement à mesure que le temps filait. J'ai su que ces grands panneaux hiératiques et convulsés étaient à ta mesure, que tu te serais reflété sans problème en eux - qu'ils semblaient en fait t'attendre et avaient été très déçus de ne rencontrer que moi.

Je suis alors revenu à Plieux (mais sans bouger de chez moi, cette fois : on ne va quand même pas déranger le baron tous les quatre matins...) et j'y suis revenu avec toi. Et j'ai vu ton regard posé sur les toiles (qui ne sont pas des toiles), et ton visage qui se ramassait, se concentrait autour de tes yeux fixes. Et j'ai découvert à travers toi.

La sensation de manque, que j'avais cru vaincre au fil des années, a commencé à vibrer doucement, de ce moment précis, de ce songe dans les murailles. Elle a pris des forces, assez rapidement - à peu près aussi vite que tu as perdu les tiennes, il y a longtemps.

Je n'ai vu que deux solutions, ou plutôt deux choix, car il n'y a sans doute pas de solution : ou bien reclaquer la porte, comme je l'ai déjà fait une fois, ou alors avoir une franche explication avec toi, d'homme à ombre.

Tenter de t'attirer dans la salle des Vents, qui sont peut-être bien des courants de vie - on verra.




mardi 6 mars 2007


L'espoir luit

L'espoir lui comme un brin de paille dans l'étable.
Que crains-tu de la guêpe ivre de son vol fou ?
Vois, le soleil toujours poudroie à quelque trou.
Que ne t'endormais-tu, le coude sur la table ?

Pauvre âme pâle, au moins cette eau du puits glacé,
Bois-la. Puis dors après. Allons, tu vois, je reste,
Et je dorloterai les rêves de ta sieste,
Et tu chantonneras comme un enfant bercé.

Midi sonne. De grâce, éloignez-vous, madame,
Il dort. C'est étonnant comme les pas de femme
Résonnent au cerveau des pauvres malheureux.

Midi sonne. J'ai fait arroser dans la chambre.
Va, dors ! L'espoir luit comme un caillou dans un creux
Ah, quand refleuriront les roses de septembre !


Ce poème de Verlaine, je l'ai connu mort, et il est devenu vivant, pour moi, justement à compter de ta mort. Je ne peux le lire (et je le fais souvent) sans me trouver transporté en une certaine chambre de l'hôpital Saint-Antoine, pavillon Moïana, des murs vert pisseux, dans l'escalier, granuleux, où je me suis fracassé le poing, un soir très tard de novembre 1985.

Je n'ai rien à ajouter, je suis sec du cerveau et humide aux yeux.

Si, tout de même, cette image qui, certains moments, a un pouvoir réchauffant que bien peu ont : un jour, à la fin du siècle passé (je parle du XIXème : le XXIème ne compte pas plus pour moi que pour toi, je le parcours avec une immobilité et un silence de gisant, malgré les apparences que je me donne), le très jeune Paul Léautaud descend le boulevard Saint-Michel. Il aperçoit Paul Verlaine, à l'extrême fin de sa pauvre vie si riche, attablé dans un café. Il achète un petit bouquet de violettes à la fleuriste ambulante qui se trouve là et lui demande d'aller l'offrir au vieil ivrogne pitoyable et superbe qui se trouve de l'autre côté de la vitre, sans lui dire de qui lui vient ce don.

Et Paul Léautaud poursuit son chemin.

C'est ce qu'on appelle un misanthrope, paraît-il.




On se reprend un pot de sauvignon ?



On n'a évidemment jamais parlé de tout ça, toi et moi ; ç'aurait été un peu ridicule, presque indécent même, à l'âge que l'on avait alors.

Je suppose que c'était aussi évident et naturel pour toi que ce l'était pour moi : on allait vieillir (non, même ce verbe étrange, on ne devait pas tellement se figurer à quelle opération concrète il correspondait, et il m'est bien difficile de t'expliquer en quoi ça consiste réellement, si toutefois je le comprends ; mais enfin, on se doutait au moins que le temps allait continuer de passer et nous charrier un peu plus loin avec lui), changer progressivement de visage, le corps allait peut-être s'alourdir (moi, j'avais pris une sérieuse avance, déjà), on quitterait un travail pour un autre, plusieurs fois, si on avait de la chance on connaîtrait des femmes, si on en avait moins on en épouserait une - c'était à peu près tout.

Tout cela, ce n'était rien d'autre que des péripéties, les petites vaguelettes de la vie telle qu'on la voyait : immuable, avec juste quelques minimes retouches de scénario, çà ou là. La chose dont on était bien certain, c'est que l'essentiel resterait tel, le socle ne bougerait pas, bien trop solide pour la moindre vibration, tu penses !

On allait, pendant un nombre incalculable de décennies, continuer à se téléphoner quotidiennement, à se voir deux à trois fois par semaine, à refaire le monde qui comptait sur nous pour cela, à manger des jarrets de porc et boire du sauvignon à la Tour d'Argent de la Bastille - l'affaire était entendue, ça ne valait même pas la peine d'en parler, c'est pourquoi on ne l'a jamais fait : pas de temps à perdre avec ces conneries.

L'éventualité même d'une femme s'immisçant dans cette existence éternelle pour en détourner le cours n'est jamais parvenue à troubler la certitude : elle comprendrait, forcément. Elle verrait bien que ce qui existait déjà, avant elle, était d'une importance telle qu'elle ne pourrait y toucher sans sacrilège, pour le moins. Les enfants ? Pareil : ils s'adapteraient, ils feraient comme papa voudrait, en silence et en rang, je ne veux voir qu'une tête.

Crois-tu que nous ayons si peu et mal connu les femmes, et nous-mêmes ? Oui. Notre minuscule plateforme d'éternité était suspendue au milieu d'épais nuages qui nous masquaient la terre ferme - et c'est tant mieux : en un sens on aura au moins connu l'éternité pendant quatre ou cinq ans, ce n'est pas donné à tout le monde.

De toute façon, terre ferme ou plein ciel, il resterait toujours les soirées jarret de porc - sauvignon, à la Tour d'Argent ou ailleurs (mais pas trop loin tout de même). Ça, au moins, c'était du solide, du buriné dans la pierre dure.

J'ai le regret de devoir t'apprendre, naïf absent, que les choses ne se passent pas tout à fait ainsi. Les amitiés demeurent ? Oui, c'est vrai. Elles demeurent, au moins certaines d'entre elles, mais elles s'espacent, elles pâlissent, se diluent, se vident, se recroquevillent. Bientôt, leur idée seule se suffit pratiquement à elle-même. On est tellement amis, vois-tu, qu'on ne perd plus de temps à le vérifier.

Bien sûr, ça ne se produit pas d'un coup. C'est une particularité que tu dois savoir de l'âge : tout se fait beaucoup plus en douceur, c'est à peine si tu t'en aperçois. C'est très pratique. ça fait bien passer les choses, y compris celles aux arêtes les plus vives : on avale tout et on va se coucher comme si de rien n'était - le bonheur, probablement.

Pour l'amitié, c'est le même principe. Comme elle demeure, tu ne sens pas le caoutchouc ramollir, les liens se distendre. Un jour, tu te rends compte que les personnes dont tu ne pouvais envisager de demeurer plus de deux semaines sans les voir, voilà bien six ou huit mois que tu ne leur as même pas téléphoné - et bientôt, c'est un an.

Dans un premier temps, tu te morigènes, tu te dis que tu es en train de virer vieil ours, mais que tu vas te reprendre. Puis, dans la minute suivante (elle peut durer cinq ou six ans, cette minute : moins il nous reste de temps, plus on flâne), tu constates que tes amis, de leur côté, se comporte de la même étrange façon. Demande à André, à Luc, à Jef, si ce n'est pas vrai, tu verras bien.

Naturellement, on se revoit malgré tout. On passe des moments excellents, dans des restaurants coûteux où le chef se sentirait déshonoré de servir du jarret de porc et des pots de sauvignon à des clients aussi assurés d'eux-mêmes que nous le sommes. Et, quand on se sépare, sur le trottoir, lestés de homard aux truffes ou de truffes au homard, et que chacun repart vers sa voiture à ouverture automatique des portes et GPS en série, chacun se dit que, vraiment, c'est trop idiot de laisser passer autant de temps entre deux déjeuners, qu'il faudrait se remettre à se voir plus souvent.

Mais le fait est qu'on ne se remet pas. Le fait est qu'on ne se remet jamais, parce qu'on ne sait pas exactement de quoi se remettre. De notre âge ? De leurs enfants qui grandissent, aux trois autres ? De la vie elle-même ? Le seul moyen de surmonter tout cela, c'est toi qui l'as expérimenté, et permets-moi de te dire, sans offense, que personne n'a encore trop envie de suivre le même chemin.

Quand on remonte dans la voiture, l'estomac un peu barbouillé des vins trop chers que l'on a bus sans les goûter, juste avant de démarrer, on se demande quelques secondes ce qui a bien pu nous arriver, et à quel moment ça s'est produit. On entrevoit vaguement, de moins en moins vaguement, qu'un jour approche où le seul fait d'avoir encore le numéro de téléphone d'André, de Luc ou de Jef suffira à nous persuader que l'on n'est pas dépourvu d'amis. Mais, aussitôt, on tourne la clé de contact, et le ronronnement soyeux du six-cylindre chasse ces sensations stupides et vaines.

Et puis, comme il fait très chaud et très lourd, aujourd'hui, on est vraiment content d'avoir pris la clim' en option.




Associations libres



C'est très étrange, mon cher Bergouze, comme certains textes font immanquablement jaillir ton souvenir, ton image, presque ta présence, alors qu'ils étaient totalement dissociés de toi lorsque tu vivais. C'est le cas de ceci, par exemple :

Les gens il conviendrait de les connaître que disponibles
À certaines heures pâles de la nuit près d'une machine à sous
Avec des problèmes d'homme simplement
Des problèmes de mélancolie
Alors on boit un verre
En regardant loin derrière la glace du comptoir
Et l'on se dit qu'il est bien tard




jeudi 3 mai 2007


Vos âmes pareilles



Mon très jeune et très vieux Bergouze, une image étrange m'occupe l'esprit depuis quelques jours. Elle te concerne, tu es dedans - et vivant. Mais il va de soi que tu es toujours vivant dans mes images - il n'est pas impossible que les images servent à cela, d'ailleurs, je laisse à plus intelligent que toi et moi d'en statuer.

Tu es ici, au Plessis-Hébert, chez nous. Ce n'est pas la première fois que tu viens. Tu es presque chez toi. Tu es déjà ami avec l'Irremplaçable (et c'est très important, dans l'image).

C'est l'été, probablement, puisqu'on est installé dehors, sous le tilleul. Il me semble que c'est la fin du repas. Tu es confortablement carré dans ton fauteuil de plastique blanc (oui, je sais, M. Camus, mais c'est une histoire qui ne vous concerne pas : Philippe Bernalin (tiens, j'ai dis son nom en entier, pour la première fois...) se foutait totalement des fauteuils dans lesquels on le priait de s'asseoir), je suppose que tu as allumé un Café Noir ou un Café crème, l'un ou l'autre de ces petits cigares que tu aimais (et dont je ne sais même pas s'ils existent encore).

Il doit rester un peu de vin dans la bouteille, sur la table (de toute façon, il y a de la réserve dans l'arrière-cuisine, ne t'inquiète pas, je veille, ton ivresse m'est chère).

Nous ne parlons pas. Catherine parle. Je ne sais pas ce qu'elle te raconte. Car c'est à toi qu'elle s'adresse. Ce doit être (ce doit, au sens de "il faut" - pour la beauté de l'image) une chose sans importance, un petit fait de la vie quotidienne, un fragment d'insignifiance, une poussière de temps - rien.

Et je vois ton regard, posé sur elle, comme je ne l'ai pas vu depuis plus de vingt ans, je te vois l'entendre et la comprendre - ce regard que tu avais, à la fois flottant et fixe, comme rendu lointain par l'épaisseur des verres.

Moi, je suis un peu décalé, par rapport à vous, de biais, peut-être un peu dans l'ombre, je ne sais pas. Je pense que Catherine est debout (elle débarrasse la table ? Elle vient d'apporter le dessert ? Oui, c'est possible.), toi assis, les yeux légèrement levés, donc.

Vous ne me voyez pas, mais, moi, à cet instant, je ne vis que par vous, par ces paroles sans importance qui passent d'elle à toi. C'est une sensation puissante, tellement que je ne veux pas sortir de la pénombre, du fugitif oubli où je suis. Et ce n'est pas tout.

Balbec est venu, et il a posé sa tête sur tes genoux, comme il le faisait avec nous. Tu le caresses distraitement, de la main droite, avec lenteur, presque sans t'en apercevoir. Il n'est pas impossible qu'une légère brise se soit mise à passer, mais je ne jurerais de rien. Le chien ne bouge pas. Ses yeux sont levés vers toi, qui ne le regarde pas, ce qui fait remonter les petites pastilles brunes qui lui servent de sourcils.

Il semble te connaître de toute éternité et posséder l'assurance que tu ne bougeras jamais de ce fauteuil de plastique blanc, et que Catherine ne cessera pas de parler.

C'est une innocence que je lui envie.




vendredi 4 mai 2007


Alors, elle t'a dit quoi ?



Le cerveau vide. (Le serve Ovide, le cerf vaut vide, le serre-veau vide : moi aussi, je peux le faire, mais ça ne me distrait même pas, aujourd'hui.)

Je viens de relire ce que je t'écrivais hier, à peu près à cette même heure. (En réalité, ce n'est pas vrai : je l'ai relu au moins quatre ou cinq fois, depuis le matin de cette journée blanche, au cours de laquelle je n'ai absolument rien fait - sinon tondre la pelouse, ce qui était bien la seule chose à ma portée.)

Il est des images qu'on ne devrait pas faire naître, parce qu'elles prennent corps, ensuite. Et qu'en l'occurrence elles prennent le tien. Cette soirée d'été sous le tilleul, imaginée, rêvée, voulue, que j'évoquais, elle s'est constituée en réalité, elle a pris un poids, une épaisseur, elle est devenu un désir, une attente - et fatalement un manque. Même le goût du vin que nous avons bu ensemble, hier soir, il me reste dans la bouche - et il me la fait pâteuse et amère. Non, non, pas amère... autre chose... Je ne sais pas... Mais pâteuse, en tout cas, ça oui.

Cette idée, cette envie de te réunir à l'Irremplaçable (me voilà donc affublé de deux irremplaçables : c'est beaucoup pour un seul homme, et si peu homme...), je l'avais déjà eue, bien sûr. Mais je l'abordais de loin, de biais, sur la pointe des pieds pour éviter qu'ellle ne se retourne et me saute à la gorge.

Ce qu'elle a fait, dès ce matin, au réveil. Et sous l'oeil incompréhensif (interrogatif, plutôt) et doux de Balbec, que j'ai eu l'imprudence stupide, la vaniteuse témérité de convoquer dans le tableau.

On peut dire que j'ai réussi mon coup.

Même agencés aussi pauvrement que je le fais, les mots ont donc un pouvoir de nuisance - ce pourrait être une bonne nouvelle, au fond. Ce l'est sans doute, mais il faudra attendre quelques jours, je suppose, pour digérer ces nourritures trop riches que je me suis cru capable de soutenir.

Au moins, maintenant, je sais pourquoi, au fil des semaines, j'en suis venu à te réveiller de moins en moins souvent, à remplacer nos dialogues univoques par d'anodins babillages avec des vivants indubitables.

Il n'empêche que j'aimerais quand même bien savoir ce que Catherine te racontait, hier soir, cependant que je me fondais dans l'ombre.




mardi 22 mai 2007


À propos d'Anne - In memoriam



Mon vieux Bergouze, je ne sais pas trop comment les choses se passent, chez vous, mais je serais surpris que l'arrivée d'une jeune femme de moins de trente ans soit pour te déplaire. Au cas où vous n'auriez pas eu l'occasion d'être présentés (j'ignore également tout du protocole paradisiaque), elle s'appelle Anne - je ne l'ai pas toujours su.

C'était il y a environ un an. Non, sans doute un peu plus, mais c'est sans importance. Je lisais le Journal de Victor Klemperer, sur le canapé, dans le hall d'accueil du 10 rue Thierry-Le Luron.

[Il faut choisir soigneusement son ouvrage, pour lire dans un hall. Parce que la lecture se panache d'autres impressions, qu'elle doit tenir compte, absolument, des distractions extérieures qui vont la parasiter - et en particulier les petits culs féminins qui passent et repassent précisément à hauteur de vos yeux. Un journal ou une correspondance, c'est parfait : on peut lever les yeux (mais en gardant le nez sur la page afin de ne pas passer pour un mateur libidineux) et se remettre ensuite à sa lecture sans trop de perte, une fois que les rotondités jumelles sont hors du champ.]

Le Journal de Klemperer, donc, quand une voix féminine m'interpelle, juste à ma gauche : " Il a un lien de parenté avec le chef d'orchestre ? "

Je lève les yeux, découvre une jeune femme mince, aux cheveux courts, pas laide du tout, pas spécialement jolie non plus - une jeune femme. Je lui explique que Victor est le cousin d'Otto, lui dit en deux mots le sujet de son journal et l'intérêt qu'il présente, au moins à mes yeux.

Elle s'assoit sans que je l'y aie invitée et commence à parler, me raconte qu'elle a fait des études de musique mais que, là, pour gagner sa vie, elle est pigiste à Choc, le nouveau magazine que vient de lancer le groupe. Bon.

Durant quelques semaines, elle prendra l'habitude, au retour de son déjeuner de venir se poser un instant près de moi et d'interrompre ma lecture pour une petite causerie - que je suis loin de solliciter mais que je ne décourage pas : elle a beau ne m'inspirer aucun sentiment ni excitation particuliers, il est toujours vaguement flatteur de se dire que l'on peut être un sujet d'intérêt - même de deux minutes par jour : on a appris à être modeste, en ces questions - pour une femme de la moitié de son âge.

À ce moment, je ne sais toujours pas comment elle s'appelle, elle ne m'a pas dit son prénom, je ne le lui ai pas demandé.

Un jour, elle me parle avec un grand enthousiasme d'un roman allemand contemporain, qu'elle a adoré et qu'elle voudrait que je lise. Elle me l'apporte le lendemain. Les deux jours suivants, elle me presse : " Alors ? Alors ? " Je sens qu'il est devenu important pour elle que je ratifie son jugement sur ce livre, ou qu'à tout le moins je le partage.

Je lis le volume (j'ai oublié son titre) le week-end suivant, le trouve d'une platitude et d'une maladresse assez confondantes. J'ai un moment la tentation de lui dire, lundi, quand elle atterrira sur mon canapé, que je l'ai trouvé superbe, juste pour lui faire plaisir. D'un autre côté, nos petites conversations me pèsent un peu (pas trop, mais un peu) et j'ai l'impression que si je lui dis ce que je pense réellement de ce roman, cela va marquer une distance entre nous, un refroidissement, quelque chose comme ça.

Je suis servi au-delà de mes espérances. Ayant reçu mon opinion, Anne (sur la première page était inscrit le prénom de Jeanne. Je lui ai demandé si c'était le sien, mais non, c'était celui de sa mère : elle s'appelait Anne) ne m'a plus jamais adressé la parole. Lorsqu'elle passait devant moi, retour de déjeuner, son regard se faisait absent, lointain, son port se raidissait, tout son corps semblait essayer de me persuader de ma propre transparence - c'était plutôt divertissant.

Comme tout le monde ici, j'ai appris son suicide par une affichette scotchée dans l'ascenseur. Affichette nauséabonde émanant de l'intersyndicale et essayant de rendre le directeur de la rédaction de Choc (une parfaite ordure en effet) directement responsable du geste d'Anne. Je ne sais pas comment ça se passe chez vous, mais, ici, les délégués syndicaux, considérés collectivement, sont un merveilleux ramassis de crapules, de bas laquais cramponnés au petit pouvoir qu'ils se sont ménagé dans les combles, avec les araignées et les rats qui les reconnaissent instinctivement pour leurs frères.

En réalité, on a appris, deux ou trois jours après, que l'homme avec qui elle vivait avait bouclé une valise définitive la veille du soir où Anne s'est donné la mort.

J'ai souvent repensé à elle, depuis - et encore maintenant. Et il m'arrive de me dire que, sans doute, si je lui avais fait croire que son roman allemand m'avait emballé, Anne aurait continué de venir me distraire quelques minutes par jour de ma lecture.

Et que, peut-être, au moment où elle a décidé que, non, vraiment, ça ne valait plus la peine de... Mais c'est sûrement m'accorder trop d'importance.

En tout cas, mon jeune vieux Bergouze, dis-lui, même si c'est trop tard, qu'il n'était tout de même pas si mal, son roman teuton. Parle-lui avec douceur et compréhension : elle est un peu fragile, encore.

Et puis, c'est une fille de ton âge.




jeudi 24 mai 2007


Jacques Brel est un con



Oui, alors, bien sûr, à force de se parler, après une vingtaine d'années de silence, il y aurait un moment où j'allais te hérisser le poil. Et c'est maintenant. Je dois te le dire tout franchement : l'idée d'avoir écouté, récouté, aimé, appris par coeur les chansons de cet abruti que nous vénérions toi et moi me fait, quand j'y pense, rougir de honte.

Je sais, ce n'est pas de ta faute : tu ne sais pas ce que c'est que vieillir. Il y des aspects négatifs, c'est tout à fait incontestable. Le nerf cubital qui se coince dans le coude, l'artère circonflexe qui se bouche, le grain de beauté à qui il prend fantaisie de devenir mélanome - toutes choses qui t'ont été heureusement épargnées. Tu sais ce que dis Jacques Dutronc (jeune chanteur de ton vivant, vieux plus rien du mien) ? " Au-delà de 60 ans, quand on s'éveille le matin et qu'on n'a mal nulle part, c'est qu'on est mort."

Pas faux.

Toi, tu as eu la chance de mourir en pleine forme, si je puis dire, donc tu ne peux pas comprendre. D'ailleurs, si je commençais à dresser la liste des choses que tu ne peux pas comprendre, malgré ton caractère plutôt accomodant, tu finirais par le prendre mal.

Il n'empêche que Jacques Brel est un con, et je ne transigerai pas. Il n'est pas de personnage plus cabotin, plus inculte, plus satisfait de lui-même que ce Belge dont j'aurais honte d'être le compatriote si j'avais la chance d'être né Outre-Quiévrain (comme disent ces connards de journalistes sportifs). Si vous disposez d'une bibliothèque, relis ses textes ; si vous êtes équipés en i-pod et clés USB, récoute ses goualantes : on est dans le pitoyable satisfait de soi-même, la nullité souriante, la grandiloquente platitude.

Mais alors, pourquoi ?

Étions-nous sots à ce point, pour avoir aimé ce grand couillon? L'avoir aussi intensément partagé ? Tu te rappelles, nos soirées du mardi, rue du Sommerard, chez André, retour d'Alsace, avec toujours trois ou quatre bouteilles de Riesling potable? Tu te souviens de notre disposition immuable ? Toi, sur l'espèce de canapé-lit, moi sur le siège de 404 et André sur le prie-Dieu ? Est-ce qu'on n'avait pas bonne allure ? Est-ce qu'on n'était pas éternels, à ce moment-là ? On l'était, pour sûr.

D'ailleurs, André et moi continuons de l'être un peu. Évidemment, on l'est beaucoup moins, tu nous a foutu un petit coup au moral, forcément. Soudain, il est apparu que la rue du Sommerard n'avait rien d'immuable. Je pense qu'André le savait, mais moi, ça m'a vraiment pris de court - j'ai toujours été le plus con, de nous trois. Ou le plus jeune. Ou le plus bruyant. Et donc le plus con.

Éternels, donc. André, toujours plus malin, s'est dépêché de faire des enfants - c'est une sorte de garantie, si on veut.

Je suppose que ça ne marche pas si bien que ça devrait, mais enfin ça existe. Tu ne connais qu'une, sur les quatre enfants qu'il a faits, et encore pas tellement, si peu. Les autres sont à la hauteur, y a pas eu de déperdition, tu peux être tranquille. Je me souviens qu'au baptême de Sarah, ma filleule (ben oui, moi l'athée imbécile, je suis devenu parrain chez ces cathos-là ! Ça t'étonne, hein ? Non, je te vois sourire d'indulgence : ça ne t'étonne pas du tout), Elsa, ta filleule à toi, a pleuré - parce que tu n'étais pas là (mais personne ne t'en a voulu - encore que).

Et chaque évocation me ramène rue du Sommerard, avec, sur les murs, ces immenses photos noir et blanc de Béa, d'une merveilleuse jeunesse, qu'elle ne se décide pas à perdre. Le petit lit à une place (c'est cela, ce n'était pas un canapé, mais le lit d'André), le fauteuil de 404 et le prie-Dieu. Et Monique Morelli chantant :

Je meurs de soif auprès de la fontaine
Chaud comme feu et tremble dent à dent
En mon pays suis en terre lointaine
Près d'un brasier frissonne tout ardent...

Mourir de soif auprès de la fontaine était le sort qui t'attendait, et tu ne t'es pas dérobé - comment aurais-tu pu ?

Il y a différentes qualités de nuit. La tienne, bien sûr, que nul n'est pressé de connaître. Celle qui tombe en ce moment même où j'écris, palpitante de cris d'oiseaux. Et celle de la rue du Sommerard : une nuit enveloppante et chaude, une nuit immobile mais agitée de nos vies jeunes, une nuit qui était censée te protéger de tout, et qui a manqué à ce qu'on espérait d'elle.

Il y a une faille, tu sais, entre André et moi. En un sens elle nous rapproche, mais c'est une faille malgré tout - elle porte ton nom.

Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure

Et je ne sais vraiment plus ce que Jacques Brel venait foutre dans cette histoire.

Il n'empêche : c'est un con.





mercredi 20 juin 2007


D'un dépucelage ou deux



Il était moins une. Quelques mois supplémentaires et tu mourais puceau, mon bon ami, ce qui, reconnais-le, aurait été dommage. Tu m'as appelé un matin, au journal. Comme j'y suis entré en octobre 1982 et que la maladie t'a tapé sur l'épaule en mars 1984, on voit bien quand a eu lieu ton unique saut - ta primordiale et unique secousse : entre 25 et 27 ans. Pas très précoce, le Bergouze, mais je l'ai été à peine davantage - on y viendra tout-à-l'heure.

Au téléphone, après identification mutuelle, tu m'as juste dit quelque chose de bref et sobre comme : " Ça y est, je l'ai fait..." Et j'ai immédiatement compris de quoi il s'agissait.

Vous étiez amis depuis longtemps. Elle s'appelle Geneviève, elle était de Toulouse, comme toi (qui es de Lyon, mais c'est juste pour brouiller les pistes, un soupçon de paranoïa pas désagréable) - donc, Geneviève, de Toulouse. De passage à Paris, hébergée chez toi et Petros, au 89ter de la rue de Charenton - deuxième étage (vous pouvez aller vérifier : Petros y habite toujours, aux dernières nouvelles, et il n'y a qu'une porte par palier - pardon de ne pas vous accompagner : mes souvenirs sont un peu lourds, dans ces contrées).

Deux lits, deux hommes. Geneviève a partagé le tien, c'était logique : vous étiez de vieux potes de lycée. Et puis, elle vivait déjà avec Hervé, si je me souviens bien - un vrai et rare ami, celui-là aussi. Donc, une bise-bonne nuit et dodo.

Sauf que non. Ce qui s'est passé dans vos deux têtes et vos deux corps, je ne le saurai évidemment jamais, et c'est plutôt aussi bien - me regarde pas. Mais, enfin, j'étais heureux, presque fier, que tu aies accompli ce rite, cet examen de passage - ou plus exactement cet examen de cul-de-sac, si l'on reste strictement morphologique.

Je me souviens, le soir même ou l'un des jours suivants - mais probablement le soir même : tu devais avoir hâte -, à La Tour d'argent de la Bastille, que tu m'as fait part de ton étonnement face à la passion que Geneviève mettait à t'embrasser. J'espère ne pas trop avoir joué les "anciens", ni t'avoir dit un truc du style : " Ouais, ouais, elles sont toujours comme ça...", mais je n'en suis malheureusement pas certain.

Ce qui est sûr, c'est qu'après cette première, le rideau est tombé. Geneviève n'est pas revenue : sa vie était ailleurs et la tienne presque achevée. Et aucune autre n'a pris sa place. Tu as emporté au tombeau cette expérience unique, que j'espère avoir été superbe, bien qu'elle le soit rarement.

En principe, c'est un simple départ, n'est-ce pas ? On le conçoit comme ça. Ce te fut une arrivée - pire : un terminus.



La mienne s'appelait Nadine - et c'est son vrai prénom. Tu ne l'as pas connue. Moi non plus, à peine. On dirait que nous étions juste destinés, en cette vie, à nous dépuceler mutuellement - car ce fut le cas. C'est curieux car, ayant connu assez peu de femmes, dans ma vie sexuelle active (j'ai essayé de faire le compte, il n'y a pas si longtemps, un soir de désoeuvrement ou d'insomnie : j'ai eu du mal à dépasser trente), j'y compte au moins trois Nadine.

Notre rencontre fut curieuse. C'était à l'été 1976, juste avant que je quitte la maison familiale pour aller m'installer à Paris, avec Denis. 20 ans et quelques mois : pas particulièrement précoce, comme tu vois. Travail d'étudiant oblige, j'étais dans mon petit guichet de la gare d'Orléans-Les Aubrais, occupé à poinçonner les billets des voyageurs et à les renseigner sur le quai où, en principe, leur train allait s'arrêter.

Est arrivée cette petite brune, équipée de lunettes aux verres épais, pas plus jolie qu'une autre, assez mince mais avec de gros seins, portant un sac à dos presque aussi lourd qu'elle, et lestée d'une valise ou deux, je ne me souviens plus. C'était le soir, assez tard (on faisait les 3 x 8, alors, y compris les étudiants saisonniers). Le travail se raréfiant, je lui ai pris une partie de ses bagages et l'ai accompagnée sur le quai - elle partait vers le sud-ouest, où résidait sa famille. Je suis resté jusqu'à l'arrivée du train venant de Paris et, au dernier moment, d'un ton dégagé probablement assez minable, je lui ai demandé de m'envoyer une carte postale, et elle a noté mon adresse (c'est-à-dire celle de mes parents), avant de disparaître. J'étais certain de ne jamais la revoir.

Elle m'a dit, après, que, le lendemain de son arrivée chez ses parents, s'apercevant qu'elle avait bêtement jeté le papier où était noté mon adresse, elle avait retourné entièrement la poubelle pour le retrouver : même si ce n'est pas vrai, ça fait partie des souvenirs qu'on a envie de conserver encore un peu.

Nadine est revenue, début septembre, après m'avoir envoyé la carte promise et obtenu une copieuse lettre en réponse : vous êtes bien placés pour savoir que je suis capable de faire long, même et surtout quand je n'ai rien à dire.

Lorsque je suis allé la voir, dans sa chambre de l'école d'éducatrices spécialisées de la banlieue d'Orléans, la première chose qu'elle a faite, c'est de me dire qu'elle était fatiguée et de me demander si ça ne me dérangeait pas qu'elle dorme un peu. Non, ça ne me dérangeait pas.

Il y avait une sorte de fauteuil, à la tête de son lit, un peu comme dans une chambre d'hôpital. Je m'y suis assis. Nadine s'est endormie tout de suite - ou tout de fuite -, je lui ai pris la main et je l'ai regardée dormir en me demandant ce qui était en train de m'arriver. Bien persuadé qu'au réveil, ayant retrouvé le sens commun, elle allait m'expliquer, très gentiment et très cruellement, qu'elle et moi, c'était une illusion, une voie sans issue, une erreur d'aiguillage.

Ce l'était, en effet, tout comme pour toi avec Geneviève, encore que pour des raisons différentes. Mais cette voie sans issue, je suis allé jusqu'à son extrême fin, sa conclusion logique, son acmé jaillissante.

Ensuite, Nadine s'est effectivement réveillée - ce qui a pris un mois ou deux -, m'a regardé tel que j'étais, et s'est évaporée dans l'air du temps.




samedi 23 juin 2007


Ma belle-mère et toi

Oui, il y a une chose que je ne t'ai jamais dite, mon bon Bergouze. J'ai tergiversé longtemps, et il faut me comprendre : être mort n'est déjà pas supposé être spécialement drôle, si en plus il faut continuer à apprendre de mauvaises nouvelles, ça doit devenir rapidement intenable. Mais, bon, il y a tout de même une certaine exigence de vérité, entre nous, il me semble. Par conséquent, il faut bien que je te lâche le truc...


Ma belle-mère et toi avez un point commun !


Voilà, c'est dit, je sais : c'est dur à encaisser, respire un grand coup. Euh... pardon, c'était maladroit dans la formulation, mais tu me comprends.

Tatie Danielle (la mère de l'Irremplaçable, donc), tu ne l'as pas connue, avant 2001. D'un côté, tu as perdu : c'était une femme hautement fréquentable, aimant rire, recevoir, picoler, pas trop encombrée par les préjugés, assez nettement portée sur les mecs qui n'étaient pas son mari, y compris à des âges où ses consoeurs se rabattent sur le crochet ou les cours de danses africaines (quoique, dans ce dernier cas, il subsiste un doute sur les motivations réelles...).

D'un autre côté, c'était une femme odieuse, une gamine attardée, tyrannique, jalouse, envieuse de la terre entière, y compris de ses propres enfants - et notamment de sa fille aînée : suivez mon regard...

Elle était constamment en concurrence avec Catherine, au point que, les premiers temps que je vivais avec l'Irremplaçable, quand nous allions chez Tatie Danielle, elle m'embrassait ostensiblement sur la bouche - ça lui a assez rapidement passé, et je ne m'en suis point plaint (j'aime assez : poinplin...).

[Il n'est pas impossible qu'un de ces jours je te raconte l'entourloupe post mortem qu'elle a faite à Catherine : tu verras, ça vaut le détour...]

Bref, en 2001 (ou bien en 2000 ? J'ai un doute, tout soudain... Bon, l'Irremplaçable précisera tout ça en commentaires, tout-à-l'heure), elle a brusquement défunté, et, donc, il demeure possible que tu aies alors fait sa connaissance. J'aimerais d'ailleurs bien savoir ce que tu en penses - mais pas trop pressé tout de même.

De quoi je causais, moi ? Ah ! votre point commun, c'est ça. Il est tout simple, n'a guère d'intérêt, je m'en avise, mais c'est trop tard : vous étiez, Danielle et toi, les deux seules personnes capables de me provoquer des sueurs froides, me tordre l'estomac, me recroqueviller les couilles, dès que vous preniez le volant d'une voiture (dans laquelle je me trouvais, sinon je n'en avais rien à battre). Les deux seules personnes au monde qui, après des années de permis dûment obtenu - on se demande par quelle bassesse (non, elle, je vois assez bien, en fait...) -, conduisiez encore comme un élève à sa deuxième leçon.

Je me souviens de nos voyages vers Strasbourg, quand nous allions voir André (et retour). Il y avait toujours un moment où tu prononçais la phrase fatidique : " Tiens, je conduirais bien un peu, moi... " Ne voyant comment faire autrement, je m'arrêtais et te passais le volant. Aussitôt, dans la voiture, que nous y fussions deux, trois ou quatre, les conversations s'éteignaient comme des lampions, l'atmosphère se colorait de tragique, chaque passager se plaçait dans l'attente de l'inéluctable.

Ça nous semblait durer très longtemps. En réalité, pas plus que les soixante ou soixante-dix kilomètres parcourus avant que mes nerfs ne lâchent, et que j'exige, d'un ton mi-brutal, mi-suppliant, de reprendre les rênes de l'attelage. En général, alors que le soulagement était palpable, à l'intérieur du véhicule, tu faisais mine de bouder et d'être grognon durant un quart d'heure - vingt minutes max. Puis, tout redevenait comme avant, comme toujours, comme ce serait de toute évidence après. Finalement, on avait tort de s'inquiéter, puisque tu n'as jamais eu d'accident.

Enfin, si, un, tout de même, mais tu étais seul dans la voiture. Et, là, tu n'as pas fait les choses à moitié, il faut te reconnaître ça.


Quant à Tatie Danielle, je ne suis jamais allé plus loin, elle conduisant, que le magasin Ikéa qui est au bord de l'autoroute menant à Roissy. Mais depuis que j'ai vécu ça, j'affronte n'importe quel cauchemar nocturne, l'âme parfaitement sereine.




mardi 26 juin 2007


Head fucking




Tu te souviens de ça, mon bon ami ? Est-ce qu'il y a encore place pour les souvenirs, dans ton crâne ouvert à tout vent ? On va dire que oui, tiens.

C'était peu de temps après que tu t'étais fait raser le crâne, rapport à la chimio qui faisait tes cheveux tomber par poignées (enfin, les quelques poignées qui te restaient car, cancer ou pas, tu n'aurais pas tardé à faire un chauve de compétition - soit dit sans t'offenser). C'était avant la mode, ça attirait l'oeil des populaces.

[Ah ! oui, parce que je ne t'ai pas dit : de nos jours (non, pas les tiens : les miens), les jeunes gens trouvent très original de se faire la boule à zéro. Ils sont évidemment douze au décamètre carré à avoir cette fantastique originalité en même temps. En général, ce sont les mêmes qui marchent en baskets plutôt qu'en chaussures, et qui portent des jeans leur pendant à trente centimètres sous les couilles - non, je te jure, tu rates des trucs.]

Donc, revenons à nos tonsures d'époque. Je ne sais plus comment c'est arrivé dans la conversation, mais Jean-Michel t'a fait observer que, si ça ne marchait pas pour toi dans le journalisme, tu pourrais toujours opérer une reconversion et te faite embaucher comme tabouret de bar dans un bistrot d'homos adeptes du fist fucking. Ce faisant, il inventait le head fucking et ne s'en montrait pas plus arrogant pour autant. Tu avais ri.

On s'est marré jusqu'au bout, c'est vraiment notre seule noblesse.




jeudi 5 juillet 2007


Les "malgré nous" débarquent !



Tu vois, comme ça se trouve, mon bon gisant : je suis venu m'asseoir devant cet écran (légèrement ironique parfois, face à mon néant cérébral, si, si !) sans la moindre idée de ce que j'allais raconter. Mais obligé de le faire néanmoins, puisque j'ai imprudemment déclaré, au début, que nulla dies sine linea, et que Chloé, comme toutes les jeunes femmes de son âge, a pris ça au pied de la lettre (du coup, elle m'engueule, si je fais mine de faiblir de la parlotte ! Enfin, tu te souviens comment elles sont...)


[Pause : je ne sais pas à quoi elle ressemble, la Chloé, ne l'ayant jamais rencontrée, ni même vue en photo, mais - va savoir - je suis persuadé qu'elle t'aurait plu. Bizarrement, cette certitude m'est assez douce.]


J'en étais où ? Oui, mon manque d'inspiration vespéral.


[Re-pause (en paix) : en réalité, je n'ai jamais ce qu'on appelle généralement une inspiration (sauf, 13 fois par minute, quand mes poumons manquent d'oxygène). Je décide qu'il faut écrire, je place mes doigts gourds sur ce clavier magique, et ça s'écrit. À l'arrivée, c'est intéressant, drôle, ou pitoyable, ou besogneux - mais ça s'écrit.]


Bon, on va y arriver, oui ? Donc, rien à dire, au départ. Et puis, dans ma petite boîte enchantée, un message d'André qui, sur le trajet de Strasbourg à Cabourg, me soumet l'éventualité d'une halte d'une soirée au Plessis-Hébert. Qu'est-ce que tu penses que j'ai fait ? Oui tout de suite, par retour d'électronique, évidemment. Avec une grande joie au coeur, n'ayons pas peur des expressions niaises.

(Ta filleule ni son frère ne seront là : autre chose à faire, à leur âge, que d'aller barboter sur une plage normande avec Papa et Maman, tu penses bien...)

Et, juste après, une sorte d'ombre - qui n'existait pas, avant le 8 février, jour d'ouverture de ce blog. Celle de ton absence. Non, même pas : de ta non-présence. Je ne sais pas les autres, mais, moi, ton absence, j'avais fini par m'y faire très bien (ça va, fais pas la gueule : je dis juste ça pour te titiller, voir si le squelette remue encore un peu...).

Seulement, je t'ai imprudemment réveillé. Je n'accorde pas à mes écritures plus de pouvoir qu'elles n'en ont, il n'empêche : tu as repris chair et présence, tant soit peu. Il n'y a pas si longtemps, j'ai commis l'imprudence de te convoquer chez moi et de te confronter à Catherine. Du coup, je sens que tu y as pris goût, plus ou moins, et que tu t'apprêtes à t'inviter pour ce soir de juillet où André sera ici.

Tu seras le bienvenu, ai-je besoin de le dire ? Et il n'est pas impossible que tes silences et ta transparence aient alors plus de poids que nos paroles et mon épaisseur.

On verra.




mardi 4 septembre 2007


Sans titre... pas trouvé... C'est de ta faute...


Je connais ton visage, même après 22 ans d'absence, qu'est-ce que tu crois ? Je vois bien que tu n'aimes pas que ce que je fais - moi non plus, pas trop, à vrai dire. L'interrogation dans tes yeux ? Sois gentil, fous-moi ma paix ! Reste tranquille dans ton allongement immobile ! Oui, je sais que tout cela est absurde, que je cogne sur des gens que je ne connais même pas et qui sont peut-être charmants (mais idiots : accorde-moi ça, au moins... Non, je vois que tu ne me l'accordes pas : tu n'aimes pas le ring où je développe mes stupides jeux de jambes).

Pourtant, ils ne peuvent pas être charmants. Pardonne-moi de le prendre de si haut, mais j'ai tout de même le double de ton âge. C'est un peu facile, aussi, quand on a passé 22 ans allongé sans rien branler, de juger ceux qui ont continué à s'agiter comme des crétins ! Il me semble que je commence à connaître les vivants un peu mieux que toi, excuse ! Moi aussi, à ce compte, j'aurais pu choper un cancer et regarder tout le monde de haut, c'est facile, après tout !

Je sais que tu ne me regardes pas de haut. Tu me contemples de face, et ce n'est pas forcément le plus facile. J'ai le double ou presque de ton âge, et pas même la moitié de ta compréhension du monde - je sais bien. C'était déjà un peu le cas de ton vivant, donc pas de surprise majeure. Mais tout de même : tu te rends compte que, arithmétiquement, je pourrais être ton père ? Mais que tu es en même temps quelque chose comme mon petit frère ? Ou même une sorte d'aïeul, puisque tu sais de tout temps des choses que j'ignore pour encore quelques mois, années, semaines ?

Il va falloir, un moment, que j'arrête de te parler - rien de tout cela n'est parfaitement innocent, tu le sais bien. J'en viens à penser à des choses auxquelles je n'ai jamais réussi à croire. Mais tout de même... Si vous aviez ce type de pouvoir, et croiserais-tu la mère de Jérôme, ce serait bien agréable pour lui... juste un petit signe... un coup de vent rapide dans l'arbre voisin, quelque chose comme ça... Je ne demande rien pour moi, je n'ai pas encore vraiment souffert... Pas assez en tout cas...

Je vois à tes yeux, derrière tes lunettes épaisses, que ça viendra. Je sais que ça viendra. Et, tiens, on va demander à M. Frenchmat de nous pardonner pour de vrai. Pour ce qu'on a dit, de stupide, de méchant, de grotesque, d'inutile.

On va même prendre le risque d'être ridicule - ce qui est certainement une force. Et le plus étrange, c'est que, sans te connaître, par ton seul pouvoir de gisant, il va comprendre - ce con.




dimanche 14 octobre 2007


L'effet Frisée



On dirait que ce serait comme un soir où l'on n'a rien à raconter de précis, parce vient se clore une journée où il ne s'est rien passé. Bien sûr, d'innombrables micro-événements se sont produits, mais il y faudrait Virginia Woolf, pour le moins.

Alors, évidemment, comme je n'ai rien dans les mains ni dans les poches qui puissent intéresser les vivants invisibles, c'est encore toi qui vas devoir me supporter, mon pauvre Bergouze, mon tout aussi invisible. Oh ! pas longtemps, ne me fais pas ta mine insupportablement patiente, je t'en prie !

Le gênant, entre toi et moi, c'est qu'il est des choses que je n'aimerais dire qu'à toi, et que c'est difficilement possible : je ne peux quand même pas foutre tout le monde dehors, tu le comprends, je suppose ? Toi plus qu'un autre, que j'ai vu tellement de fois supporter stoïquement les interminables bavardages creux et sonores de telle ou telle pécore, qui n'avait pour elle que le dessin boudeur de sa bouche ou le geste qu'elle faisait ramenant ses cheveux derrière son épaule. Toi plus qu'un autre, oui.

Il y aurait bien la solution de descendre à Caluire et d'aller causer aux cyprès de ton champ de naviots, comme dit Couté, à proximité de ton costard en marbre doublé plein chêne. On peut sans problème parler tout seul, de nos jours, tu savais cela ? Les gens que tu croises ne pensent plus que tu es fou, comme ça se passait avant, plus du tout : ils s'imaginent que tu as un téléphone dans l'oreille et que tu discutes simplement avec ton pote qui se trouve deux rues plus loin. Ils se disent que tu es exactement comme eux. Donc fou.

On pourrait aussi admettre que l'on n'a rien à dire, et se taire. Mais quel courage cela supposerait ! Alors, on babille. Par la fenêtre de mon bureau, ouverte, je vois une autre fenêtre éclairée, celle d'une des chambres des voisins : comme la nuit a annulé le pavillon qui est autour, le tableau est presque joli ; il est surtout silencieux, ce qui est sans prix.

Tu en veux encore un peu ? J'écoute des pièces pour piano, d'une musicienne russe dont je suis incapable de retenir le nom. (Ne bouge pas : je file voir sur iTunes...)

Ustvolskaïa ! Je ne suis même pas sûr qu'elle soit russe, du reste, je dis ça bêtement, à cause du "skaïa". Mais sa musique va bien à la nuit, c'est l'essentiel.

Pour iTunes, je t'expliquerai un autre jour, si tu veux bien.

Demain matin, l'Irremplaçable part avec moi pour passer la journée à Paris - rendez-vous médical, si je me souviens bien. Elle râle, parce que c'est lundi, et que tous les musées seront fermés. Du fait de sa présence dans la voiture, on va se taper un bouchon dans le souterrain de la Défense ; ça ne rate presque jamais : j'appelle ça "l'effet Frisée".

On avance, mon petit père, on avance. Le bout de ce putain de tunnel anxiogène et puant. Tranquillement pas vite, mais on y va. Première... seconde... arrêt. Première... seconde... On a l'impression d'un temps infini avant le terminus, avec perte inutile de carburant.

Toi, tu t'en fous, le terminus est ta maison.



dimanche 28 octobre 2007


Dinosaure Pride



Mon cher Bergouze, je te l'ai caché aussi longtemps que j'ai pu, mais il me faut bien finir par te le dire : durant ces 22 années qui nous séparent, l'adolescent attardé et un peu niais que j'étais, d'un conformisme à toute épreuve, s'est mué en une sorte de monstre à peine regardable - en tout cas certainement pas écoutable. La mutation s'est produite surtout vers la fin (de ces 22 ans), je dois dire, ce qui permettra aux bons esprits de l'inscrire au passif de l'âge et de passer tranquillement à autre chose.

Car, ainsi que j'ai déjà eu, je crois, l'honneur de te l'apprendre, en notre époque d'antiracisme écumant et préremptoire, il en est un, de racisme, qui prospère sans retenue, dans la mesure où personne ne semble s'aviser de son existence, et surtout de sa capacité de nuisance - d'exclusion, comme il convient de dire, d'après le nouveau catéchisme en vigueur -, c'est celui frappant de plein fouet les hommes et les femmes qui non seulement avancent en âge, mais ont en plus l'outrecuidance de ne pas consentir à mimer la jeunesse triomphante jusqu'aux portes du caveau.

Un monstre, donc. Qu'on peut appeler aussi, en version light, un provocateur. C'est ainsi que l'on me qualifie, avec un rien de condescendance apitoyée, dans un certain nombre de salons blogosphériques où il m'arrive d'aller poser mon cul, dès que j'ai la fausse naïveté d'exprimer une opinion s'écartant un tant soit peu de la seule admise, qui s'étale à longueur de commentaires indéfiniment congratulatoires, si tu m'autorises le néologisme. Lorsque j'ai la mauvaise idée de détromper mes toujours charmants hôtes et d'affirmer que, non, aucune provocation, juste l'expression de ce que je crois réellement, alors on me regarde comme si je venais de m'essuyer la bite dans les rideaux ou de chier sous le piano.

Un monstre, donc. Et de la pire espèce, il faut croire. En voie de disparition, par chance ! Un de ces presque vieillards aigris qui croisent ostensiblement les bras au lieu d'applaudir lorsque s'allume la lumière rouge, sur le côté de la scène.

Un monstre, donc. Et les attendus du jugement sont très lourds, je dois le reconnaître. L'affaire est bâchée d'avance.

" Monsieur le président, l'accusé a été entendu par de nombreux témoins, affirmant qu'il n'était pas le moins du monde ému par la découverte du cadavre de telle ou telle petite Cynthia ou Jessica, violée puis étranglée, ou l'inverse, et qu'il n'était même pas sous le choc, ainsi que tout un chacun se doit d'être. Il lui est même arrivé d'ajouter, avec un répugnant cynisme, qu'apprenant dans la même seconde l'existence et la disparition de la dite Cynthia, il ne voyait pas pour quelle raison cela devrait l'empêcher de reprendre des coquillettes pour finir son jambon ! (Murmures indignés dans l'assistance.) Ce n'est hélas pas tout...

" L'accusé, Mesdames et Messieurs les jurés, semble prendre un malin plaisir à établir des différences - des discriminations, devrais-je dire - tout à fait hors de propos. Par exemple entre un pédophile et un violeur d'enfant, alors que chacun sait bien que c'est obligatoirement la même chose. Face à l'indignation légitime de la communauté citoyenne et solidaire, il peut même pousser l'inconscience jusqu'à argumenter : "De même qu'un violeur de femmes n'est pas simplement qualifié d'hétérosexuel, de même je ne vois pas pourquoi tous les pédophiles devraient être assimilés à des violeurs, voire à des assassins d'enfants" : voilà les répugnants sophismes qui, à l'occasion, peuvent jaillir de la bouche de l'accusé ! Quand il n'aggrave pas son cas en prétendant ne voir aucun mal a priori à ce qu'un adulte et un enfant s'amusent à touche-pipi, si la chose leur agrée à tous deux. Il lui est même arrivé de soutenir que, dans beaucoup de cas, c'est très probablement l'enfant qui sollicite les attouchements et non l'inverse ! (Dans l'assistance, une mère pousse un cri strident et s'évanouit dans la travée.)

" Enfin, et c'est peut-être le pire, l'accusé se refuse énergiquement à employé ce qu'il appelle avec un petit ricanement déplaisant : les mots en "phobe" - vocables pourtant indispensables si l'on veut efficacement séparer une bonne fois pour toutes le Bien du Mal, tâche merveilleuse à laquelle notre siècle s'est vigoureusement attelé et qui constitue à la fois son honneur et sa raison d'être.

" Certains des témoins, qui défileront tout-à-l'heure à cette barre, pourront vous dire qu'il arrive régulièrement à l'accusé de prétendre qu'on peut aimer les étrangers tout en souhaitant qu'ils le demeurent, c'est-à-dire qu'ils restent un peu chez eux. Certains esprits faibles pourraient être tentés de se laisser entraîner par ce genre de machiavélisme sur la pente dangereuse qu'il dévoile. Eh bien ! pas moi ! Et je vous le déclare tout net : un homme qui n'accepte pas de considérer l'autre comme exactement semblable à lui-même finira immanquablement par refuser de participer à la fête des voisins organisée dans son immeuble ! Et ça, voyez-vous, il ne saurait être question de le tolérer."

Tu vois, mon bon Bergouze, à quel degré de déchéance archaïque je suis rendu. Parfois, je me dis que si tu ressurgissais à la lumière, dans un grand cliquètement d'os, tu me regarderais toi aussi avec horreur, du fond de tes orbites soudainement rouvertes, comme des plaies, à tous les vents de la modernité rageuse.

Ou bien, après avoir jeté un rapide coup d'oeil circulaire sur le monde, tu deviendrais toi-même un monstre des temps anciens. C'est ça qui serait fun, pour le coup.


8 commentaires:

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